Quand la jupe trahit ce que la bouche tait
Lundi matin, séance de direction générale. Je rentre fièrement dans la majestueuse salle présidentielle où chacun siège à la place qui lui est attribuée. L’ordre du jour est dense et les présentations dont j’ai pris connaissance promettent de belles discussions. Certaines décisions ne vont pas être faciles à prendre, mais c’est le jeu dans un monde mouvant où tout s’accélère. Le CEO ouvre le bal tandis que le libidineux secrétaire général prend note (ou non, ça dépend des têtes et de ses humeurs) des propos pour le procès-verbal.
Tout le monde est tiré à quatre épingles, normal pour un établissement financier de cette envergure. Costume-cravate, tailleur, chaussures cirées ou à talons, chemisier clair et empesé, coiffure réglementaire, les neuf représentants de la noble institution offrent un panel digne de banquiers de la plus haute importance. Actionnaires, clients, collaborateurs, collectivités publiques, autorités boursières et j’en passe… on compte sur eux ! Tout ce petit monde s’agite, sûr que ses propos et actions sont à même de bouleverser le sort de la planète financière, voire de la planète entière. Les présentations se succèdent, moins sexy les unes que les autres, voire ennuyeuses ; les commentaires s’entrechoquent ; les bravades et mises en scène égotiques se concurrencent. J’observe, amusée, le manège désenchanté de l’auto-congratulation orgueilleuse et de la sape bienveillante. Les blagues machistes sont reines (ce qui est un comble en soi), les « moi-je » tapissent les palais, les « yaka-faukon » gluants de fatuité et de déresponsabilisation chronique donnent le ton… bref, le temple de la politique court-terme déploie ses ailes souffreteuses dans un bruissement ininterrompu de manque de courage, de peur de s’exposer, de bêtise parfois et surtout d’intérêts personnels.
N’ayant qu’une intervention à faire ce jour, je prends mon mal en patience en rédigeant discrètement mon rapport sur une affaire urgente. Alléluia ! C’est à mon tour de pérorer dans le vide. J’expose la source du problème, les solutions potentielles et ma recommandation… tout cela dans l’indifférence générale puisqu’ils n’ont rien à y gagner. À quoi bon perdre du temps sur des futilités qui concernent autrui ? Première partie enfin terminée après deux heures d’interminables monologues, ponctués de banalités stupéfiantes. Sidérant ! Quatre d’entre nous quittent la salle avant que la deuxième partie ne débute. Je quitte mon siège près de la lourde porte et la referme précautionneusement sous les yeux éblouis et les sourires éclatants de mes collègues masculins en majorité. Plus une minute à perdre, je file aux toilettes avant de revenir à mon bureau pour travailler enfin et faire quelque chose de réellement utile.
En m’affairant dans les WC du cinquième étage, je me rends compte que ma très jolie jupe plissée s’est insidieusement introduite et ce, sans mon consentement, dans la nouvelle paire de bas enfilée à la hâte le matin même. Et alors, me direz-vous, quel est le problème ? Eh bien, cette p… de m… de jupe n’a rien trouvé de mieux que de le faire dans mon dos, au-dessus de mes fesses, dévoilant ainsi une grande partie de mon postérieur revêtu d’un string à dentelles et un bout de jupe écrasé en chiffonnade derrière le rideau en nylon brillant. Voilà le problème ! Voilà aussi ce qui explique sans doute la mine ravie de mes congénères.
« Une polissonne plissée dans un monde policé et lisse, ça change. »
Et si mon postérieur était un esprit supérieur (ne me dites pas que vous ne connaissez pas de trous du … qui le proclament ?) ? Un esprit supérieur qui aurait choisi de symboliser concrètement un monde d’apparences sur le devant de la scène (jupe plissée impeccable) où la sincérité est emprisonnée à l’arrière des coulisses (jupe captive et étouffée) ; un monde où il est préférable de jouer la partie dans le dos de ses partenaires. J’aurais dû écouter les cowboys dans les westerns : il ne faut jamais tourner le dos à ses adversaires, car cela peut vous coûter un (cul)isant échec !
Alexandrine
