Hyppolite l’hypocrite

Le faux-derche, vrai cauchemar

« Excellent ! J’adore… », articule distinctement Hyppolite devant la maquette de la nouvelle rubrique, proposée par le rédacteur-en-chef de VLD.

Sourire aux lèvres, ce dernier se cale dans son fauteuil, les mains sur le ventre, et regarde l’assistance dans l’espoir de commentaires de liesse.

Pathétique, pense Hélène, la responsable de l’actu culturelle.

Immonde, songe en roulant des yeux, Loïc, le correspondant des pages Eco-po.

C’est une blague, s’interroge Yvonne, la plus ancienne éditorialiste.

Il a osé, s’insurge Jeannette, pro des pages Mode et beauté.

Fou, il est fou, se répète Jean, son bras droit, en essayant de garder son calme.

La nouvelle rubrique de Charles-Antoine Petton s’intitule « Sexe, Taxes fiscales et Grosses Tricheries »…

« Et pourquoi pas Rock n’Roll, pendant qu’on y est ? », balance Jean.

« Tu n’es pas sérieux, Charlie ? On passe pour des ploucs de deuxième zone, là ! ».

« Sans compter qu’on risque d’avoir l’Union des clubs de la presse et les avocats de Matignon sur le dos avec un appel du pied pareil ! », renchérit Loïc.

« Non, mais, attends. On se casse la nénette, chaque semaine, pour trouver des sujets dignes d’intérêt. Tu nous bassines, toute l’année, en nous disant qu’il faut rédiger des articles de fond consistants, pour acquérir une notoriété un peu plus sérieuse. Et, là, tu fous tout parterre avec ton cheveu sur la soupe ! Tu veux nous suicider ou quoi ? », s’exclame Hélène, indignée.

« C’est vrai que si tu voulais couler le bateau, tu ne t’y prendrais pas autrement », admet Yvonne avec circonspection.

« Pas du tout ! », coupe Hyppolite. « Vous n’avez rien compris ! C’est créa de lancer des pavés dans la mare. C’est comme ça qu’on va faire parler de nous. Les trains qui partent à l’heure n’intéressent personne. Là, on frappe un grand coup, car on interpelle ! ».

Et ta gueule, on pourrait aussi l’interpeler en frappant un grand coup, ruminent en silence les membres de la rédaction.

« Ah, merci, Hypo. Ça fait plaisir d’être soutenu dans ses initiatives ! Je savais que tu saurais reconnaître une bonne idée, avec le flair qui te caractérise », soupire d’aise Charles-Antoine.

« Mais, c’est normal, Charlie. Quand on fait face à des propositions de génie, il faut les accueillir avec l’enthousiasme qu’elles méritent. Veux-tu que je commence à travailler dessus afin de t’avancer ? », susurre mielleusement Hypo aux oreilles béates de son chef.

Là, ce n’est plus de l’enthousiasme, Hypo-potame de la duperie, c’est de l’allégresse.

« Quel esprit d’équipe, Hypo. Merci ! Feriez bien d’en prendre de la graine, tous ! Vous vous gangrénez en refusant le changement. Il faut être ouvert d’esprit, comme Hypo. Il est toujours d’accord pour la nouveauté ».

La nouveauté serait qu’il ne soit pas d’accord avec tes idées, pour une fois, ça changerait. On est peut-être des réactionnaires à l’esprit obtus, mais toi, tu ferais mieux de les ouvrir, tes yeux, Charlie. Parce que la gangrène, c’est pas nous qu’elle guette, mais ton lèche-bottes attitré qui pourrit tout ce qu’il touche, à force de saliver, sans s’essuyer. On va lui acheter un bavoir, tiens. Il comprendra peut-être le message.

Quant à son ouverture, il ne fait pas dans l’échancrure, l’esbroufeur, c’est un open-space à lui tout seul, un trou béant qui pivote sur son socle à 360 degrés, une girouette qui se laisse la latitude de palper les quatre points cardinaux : le pouvoir, l’argent, la notoriété et l’égo.

« Bon, les enfants, faut que je vous laisse vous dépatouiller avec le dossier Claire Charral. J’ai du pain sur la planche avec le nouveau projet de Charlie. C’est tellement excitant, j’suis emballé ! », annonce fièrement le faux-derche de service en appuyant sur les accents toniques.

Ah, le con ! Et en plus, il nous refile sa mine anti-personnel.

Il n’a, comme à son habitude, pas pris la peine de vérifier ses sources et écrit des fadaises, grosses comme des pachydermes, sur la présentatrice-vedette.

Maintenant, il a la justice sur le dos et c’est à nous de nous dépatouiller, grand lâche, va ! Surtout, n’hésite pas à nous plonger, tous, dans la fosse à purin, du moment que toi, tu tires le bon cheval, c’est le principal !

Mais, on va te dépatouiller, Hypo, au sens propre, en te brisant les pattes arrière. Tu nous feras peut-être moins chier en cul-de-jatte. Quoique pour lécher les croupes, ce sera plus pratique !

Hypo est le genre de faux-jeton qui a les qualités du trompe-l’œil.

S’il a une bonne plume, d’aucun se demandent comment il a pu obtenir sa place, et gravir aussi vite les échelons de la Rédaction sans aucun diplôme, ni expérience dans un autre canard. Son incompétence et ses manquements ont d’ailleurs valu à VLD quelques procès assez coûteux.

Il est saisissant de loin, fait effet à distance, mais s’écaille vite quand on gratte sa peinture d’un peu plus près.

Cependant, l’imposteur s’en sort toujours à merveille, en exécutant d’admirables pirouettes pharisiennes, dont il a le secret : téléphone décroché, renvoyant la cascade sur ses collègues débordés ; technique japonaise de l’acquiescement en toutes circonstances, afin d’avoir la paix, sans donner son véritable assentiment ; pratique zélée de la pompe reluisante, empruntée au gentil cireur de souliers de Broadway.

Hyppolite est un dissimulateur, car il ne livre jamais ses véritables impressions. Elles prennent toujours la couleur du support sur lequel elles se plaquent.

Cette double-couche a un côté fonctionnel indéniable lors de la saison estivale, où déroulant sa langue avec agilité, il attrape et gobe tous les insectes envahissant le bureau.

Il ne fait qu’une bouchée des fines mouches, des mantes religieuses et des petites puces, qui tournicotent autour du journal dans l’espoir d’y être remarquées pour la Une.

Le seul inconvénient est purement visuel : son appendice lingual brunâtre pendouille et est tacheté comme un ruban collant attrape-mouches.

Sa langue de caméléon est enduite de miel, côté face, et de fiel, côté pile.

Hypo mise toujours sur le bon cheval dans ses pronostics ; cela est, sans doute, dû à l’étymologie de son prénom. Il joue rarement les tocards et leur préfère les puissants étalons de luxe.

Ainsi, lors de son engagement, il était frère siamois avec Simon, le chef des Finances, son parrain de bureau… et accessoirement, de son salaire. Rires synchrones, vues concordantes, beniouiouite aigüe, amitié fulgurante pendant trois mois… jusqu’à ce qu’il soit propulsé à l’actu des People, sous la coupe directe de Charles-Antoine.

À l’exact moment où il a foulé le tapis indien du Rédacteur-en-chef, il est devenu sourd aux bonjours de son ex-meilleur ami, imperméable à ses blagues et à ses demandes lancinantes de café… il faut dire qu’il avait obtenu sa hausse de revenu.

Discuter davantage n’aurait servi à rien. Cela n’aurait été qu’un mauvais placement, une obligation pourrie, pour ce courtier spécialisé en chasse-à-courre.

Son mode de chasse ancestral consiste à poursuivre, à cor et à cri, son lièvre jusqu’à la prise éventuelle. Il ne fait la cour qu’aux proies dodues, de préférence à la Cour des Rois.

Au gala annuel de la presse, Hypo ne savait plus où donner de la tête. Toutes les stars du petit écran et de la presse écrite étaient au rendez-vous. Sachant qu’il ne faut négliger aucune opportunité, le perfide tartufe a lâchement abandonné Charles-Antoine, prétextant une chute de tension, et a filé vers le bar, carrefour incontournable. Là, il s’est posté comme le géant jaune, jouant à guichet ouvert.

Sourire bigot, œil de braise, mains pleines de doigts entourant de nombreux verres, tapes chronométrées dans le dos de professionnels renommés, rires tonitruants et spontanés, irruptions sauvages dans les conversations de tiers.

Cela a porté ses fruits, puisqu’il est revenu avec une collection de cartes de visite impressionnante – dont il tapisse son sous-main – et qu’il a reçu plusieurs téléphones les semaines suivantes.

Un peu déçus sans doute que l’actionnaire principal de VLD ne puisse leur consacrer plusieurs pages spéciales, ils n’ont pas réitéré leurs appels.

Étrange, tout de même… qui aurait pu savoir qu’il n’actionnait principalement que la machine-à-café (d’où la langue brune) et qu’il apportait les fonds… de tasse ?

Avec ses collègues, Hypo peut être ab-so-lu-ment char-mant lorsqu’il a besoin d’eux ou d’un petit service. Il fait ami-ami, comme les missionnaires avec les tribus de sauvages, sauf qu’il n’a pas de verroterie, juste des pensées véreuses.

L’autre jour, Yvonne était le pilier indispensable de la Maison. Non, c’est vrai, sans elle, la Rédaction serait orpheline d’un ange à la plume alerte. D’ailleurs, elle en a l’allure avec ses cheveux blonds bouclés, vous ne trouvez-pas ? Et puis, elle est si cultivée qu’elle ferait pousser des poireaux au Sahara… ha ! Ha ! Ha !

En fait, si elle pouvait lui écrire son papier sur le retour des idées tribales, ce serait un véritable plus pour le lecteur. Il se ferait bien un plaisir de l’écrire, mais il sait d’avance que le journal perdrait en rayonnement, sans des références historiques solides à ce propos… et franchement, à part elle, aucun autre n’aurait les épaules pour le faire. Enfin, si elle en a le temps et l’envie, bien sûr, car il sait qu’elle est très chargée. C’est normal, les meilleurs, on leur confie toujours plus, pas vrai (clin d’œil complice) ?

Au fait, Hélène, toi qui as une idée à la seconde, tu ne pourrais pas le dépanner sur la couv de Sarko, parce que franchement, le Loïc, c’est pas un plaisantin, ni un inventif.

Tiens, salut, Loïc ! Dis-moi, ta couv, elle déchire ! Bravo ! On reconnaît ceux qui ont de l’imagination et du talent. Sincèrement, à la place de Charlie, ça fait longtemps que je t’aurais nommé Rédacteur-en-chef adjoint. Depuis le temps, tu le mérites, non ? C’est pas comme l’autre tâche de Jean qui passe son temps à brasser des idées abstraites.

Petit café, Jean ? Écoute, je sors du bureau de Loïc, là. Il a vraiment l’air d’avoir une dent contre toi. Il dit que tu n’en fiches pas une rame et que tu touches un salaire de ministre, pendant que lui se tue à te sauver la mise. Il est marrant, lui ! Enfin, vous n’avez rien en commun. Toi, tu as roulé ta bosse et tu es un homme de terrain, qui aime le concret. Qu’est-ce qu’il croit l’autre idéaliste, que le monde va avancer avec ses théories politiques absconses ? Manquerait plus que Jeannette reprenne ton poste… et, là, ce serait le pompon. Tu vois le truc ? Dépêche Mode et Beauté Intérieure… on serait bons pour les salons de coiffure !

Bien sûr, ma Jeannette ! Tu sais que ton avis m’importe beaucoup. Il est très précieux pour mes pages People. Et puis, entre nous, la mode et la beauté, c’est parfois moins superficiel que bien des discours… surtout celui de Charlie sur la conjoncture. On ne fait pas assez confiance aux femmes dans c’t’hebdo. Vous avez le nez, de l’intuition et une sacrée paire de coucougnettes ! Je vais en parler à Charles-Antoine. Il faut que ça change !

Coucou, Charlie. T’as deux minutes pour moi ? J’aime pas trop faire ça, mais je peux difficilement laisser passer. Ça frise l’avertissement… Jeannette se plaint de ton manque d’égards envers elle, et soutient aux collègues qu’elle serait bien plus à sa place dans la tienne. Elle est pas bien, la môme ? Elle se prend pour qui avec ses tailleurs new look et son joli minois ? Elle a l’air déterminée. Moi, je me méfierais et je la brieferais fermement sur son rôle et ses responsabilités. C’est dingue, avec ces jeunes, il faut toujours mettre des limites… ils veulent tout bouffer !

Quelle merveilleuse cascade d’infâmes racontars, totalement tire-bouchonnés ! Pire que la queue de Naf-Naf ! Il est fort, ce sournois retors. C’est le maître incontesté du double-jeu.

Il aurait pu faire carrière dans l’espionnage. Parfait indic, il aurait juré à son dealer que son client l’avait donné aux flics.

Ou alors comédien… il aurait brûlé les planches. Interprétant ses multiples rôles avec sincérité, passant d’un masque à l’autre, sans effort… une authentique figure de carnaval !

Et pourquoi pas simulateur ? Pas de vol, de taules… qu’il balance dans le dos de tout le monde, avec une constance inégalée.

Ou encore tournedos, qui gerbe sans filet sur ceux qui ne lui font pas face.

Comme le précise le dictionnaire, hypo exprime la diminution, l’insuffisance… quelle clairvoyance, Monsieur Larousse !

D’autres encyclopédistes n’hésitent pas à parler d’une idée d’infériorité physique ou morale… pas « ou »… « et », Messieurs. Bravo, c’est exactement ça !

Hypo est inférieur physiquement (1m67) et moralement (éthique : 0,5 mm ; sincérité : – 1,2 mm).

Tu vois, Hypo, ce n’est pas ta faute, mais celle de tes parents. S’ils t’avaient prénommé Hyper, tu serais certainement bon pour l’augmentation ou la position supérieure.

Mais, le destin s’en est mêlé. Quel con, celui-là !

Je suis sûr qu’il a tout fait pour te faire la peau, Hypo. Si j’étais toi, je me plaindrais à la providence. Elle déteste le destin qui honnit la fatalité.

Débrouille-toi avec ça, tu as toutes les armes en mains pour jouer triple-jeu.

Alors, fonce, c’est la chance de ta vie, veinard !

Alexandrine