Candide ou candidose ?

Le collègue léthargique et benêt

Plus d’une heure qu’il essaie de formuler clairement l’objectif de cette séance éprouvante, sans succès.

Je comprends mieux pourquoi il en a prévu trois.

Introduction embrouillée, propos sans queue ni tête, monologues interminables, décorticage de détails insignifiants, assertions banales, lenteur d’élocution, esprit vivace comme celui d’un escargot rhumatisant avant la pluie.

Esprit vivace comme celui d’un escargot rhumatisant avant la pluie.

Il fait exprès ou c’est naturel chez lui, cet air benêt et ce regard bovin ? On dirait qu’il fonctionne au ralenti. Pourtant, je ne suis pas devant un match de tennis ; ça ne défile pas en « replay ». Ah non, ça a l’air de faire partie de ses standards usuels.

Non, mais c’est pas vrai, il va pas nous sortir une nouvelle « slide » à l’écran, ça va encore prendre trois plombes.

Le voilà qui essaye de trafiquer le projecteur maintenant.

Et dire qu’il se prend pour un pro du mulot informatique et de la souris en jupe courte… un vrai matou (soupir désespéré).

Mais, qu’il est lent ! Bon allez, j’interviens encore une fois pour rediriger le débat.

Punaise, mais il ne comprend rien ! Qui est-ce qui m’a fichu un empaffé pareil à un poste de cet acabit ?!

Ça doit être une relation du patron… un copain de son fils peut-être… à moins qu’il couche avec lui… c’est vrai qu’il a un petit côté efféminé avec sa gestuelle précieuse et sa cuisse adipeuse…

Mon Dieu, faites que mon téléphone portable sonne ou que mes collègues viennent me détourner, en urgence, de cette séance interminable !

Quelle heure est-il ? 16h50… yes, plus que 10 minutes ! Bon, je vais faire ma liste de courses pour ce soir, ça occupera le créneau restant.

V’là qu’il fait de l’humour maintenant… au secours ! Respire, ferme les yeux, ma biche, tout va bien se passer. C’est une question de minutes… tic-tac-tic-tac… gong !

La séance est levée… youpie ! J’exulte ! Expiration de soulagement bruyante, remerciement mou, sourire forcé.

Quand je pense qu’il a passé la journée à ranger son bureau méthodiquement (une chose à la fois… y’a pas le feu au lac), puis à tapoter mollement sur son ordinateur, avachi sur sa chaise, bedaine en avant, ponctuant d’un rire gras ses gags lancés au vol dans le bureau, beuglant au téléphone tel le célibataire sourd, abonné aux joies des plaisirs solitaires ; le tout ponctué de pauses café-clope-pipi relativement nombreuses ; sans compter les tournicoti intempestifs autour des collègues en plein labeur, eux.

Le « mollachu » qui vous tape sur les nerfs à regarder par-dessus votre épaule et qui commence à comprendre enfin le début quand le film est terminé, vous voyez le genre ?

Le mollachu qui commence à comprendre le début quand le film est terminé.

Qu’est-ce qu’il dit ? Si j’ai encore 5 minutes ? Mais non, mon gros, tu as déjà largement entamé mon capital. Y’a du gras dans tes séances… et pas que dans tes séances, d’ailleurs, mou du genou.

Non, j’ai pas cinq minutes. Ben oui, le temps, c’est de l’argent, j’te rappelle. Bon, de quoi s’agit-il, mais vite alors, parce que j’ai une autre séance, moi.

Comment je fais pour être entendue et reconnue dans mon poste ? Mais, je rêve ?! Ben, je mène à bien mes projets… rapidement, si tu vois ce que je veux dire… ah non, suis-je bête, tu ne peux pas ! J’ai les aptitudes nécessaires et surtout je me bats pour mon beefsteak, mec.

Pardon ? On ne te reconnaît pas à ta juste valeur et personne ne t’aide ? Quelle injustice ! Mais, tes parents, ils t’ont bien reconnu, eux (pardonnez-leur, ils ne savent pas ce qu’ils font).

Cours vite le dire à ta maman, grand benêt, elle prendra peut-être la défense de son bébé-chéri. Quoique tu connais le dicton : « Aide-toi, le Ciel t’aidera ».

Et puis, si tu faisais une exception de temps à autre en quittant ton bureau à 17h02 au lieu des 17h tapantes usuelles, on te prendrait peut-être un peu plus au sérieux. On penserait que tu t’investis davantage. Parce que ce ne sont pas les autres qui vont le faire à ta place, mon gros.

On n’évolue pas sur la planète des Télétubbies. Tout le monde il est pas gentil ; tout le monde y s’en fout de toi et tout le monde y doit se battre pour sa subsistance, tu vois le tableau ?!

Oui, mais toi, t’as une santé fragile… han, han… tu ne supportes pas de te coucher tard et les lendemains, t’es fatigué… je vois, c’est donc l’explication à tes RTT, hors « scope », du mois.

Dis-donc, 4 jours par mois d’absentéisme, ça nous fait du 80% ça.

Ils ont pensé à réévaluer ton salaire ? Parce que moi, je fais plutôt du 100% sur quatre jours. C’est peut-être pour cette raison que je suis incontournable, mollusque impénitent.

4 jours par mois d’absentéisme, ça nous fait du 80 % ça.

Si tu as 37,3° de température, tu es au bord du gouffre… han, han… et en plus, t’as l’estomac fragile… ceci dit, si tu t’envoies 10 cafés serrés par jour, entrecoupés de gâteaux de la caféte, c’est un peu normal, non ?

C’est pas humain qu’on te traite de la sorte, vu que t’es un « intellectuel »… tu m’en diras tant. Parce que tu as fait des Z’études… dis-moi, t’es vraiment con ou tu fais semblant ? Parce que c’est bien imité, hein !

À moins que tu ne sois candide, mais ici on n’est pas dans un château… ou plutôt dis-toi qu’il y a des monstres et des dragons partout. Alors, pas la peine d’en vouloir à Voltaire ou à Pangloss. Fais plutôt gaffe à la candidose, c’est un champignon, dû à l’injection massive de sucre, qui prolifère très rapidement (comme toi, qui te sucres sur le dos de tes collègues, Môssieur, j’suis tellement à l’ouest qu’ils font le boulot à ma place).

À mon avis, tu devrais aller consulter. Parce que je ne veux pas te casser le moral, mais de l’avis de tous, tu n’es ni un intellectuel (ou alors très « nain »), ni un manuel… au mieux, un « untel », un petit fonctionnaire sans goût, ni grâce… et pour l’envergure, à part celle de ton popotin, je ne vois pas.

Pourquoi tu n’as pas de soutien du management ?

Mais, parce qu’il n’y a rien à soutenir précisément. C’est quoi tes actions concrètes, tes produits finis, mon gros ? Du « knowledge » ? Ok. Eh ben j’vais te dire une bonne chose, si tu veux du soutien, il en faudra un peu plus sous peine d’être considéré comme « know body », mais en un mot.

Commence d’abord par prendre de la caféine régulièrement, ça stimulera tes circuits encrassés (quoique c’est déjà le cas… alors, change de marque ou opte pour du pur arabica). Et puis peut-être que tu arriveras à consolider tes acquis en faisant au moins une action concrète par jour… entre tes blagues à deux balles qui ne font rire que toi.

Parce que non content d’être niais, il se croit drôle en plus, le bougre. Bon allez, faut que j’te laisse, champion, j’ai un truc urgent à finir.

Drrrring ! Drrrring !… il va décrocher, ce con ?! Drrrring ! Drrrrring ! Ah, ça y est, il avance lentement son avant-bras grassouillet et imberbe vers le combiné.

« Oui, elle est avec moi… non, elle est en séance »… non, mais je rêve ?! Passe-le moi, on a terminé. Il raccroche, le benêt.

« Qui était-ce ? » dis-je à l’abruti de service.

« Sais pas, il m’a pas dit son nom » (forcément, tu ne le lui as pas demandé !), « mais, il a dit qu’il faut que tu le rappelles et vite ; il a pas dit pourquoi » (je vais te le décalquer sur le mur, cet idiot de grand chemin).

Oh, le con ! C’est-y-pas Dieu possible ! Je plains ses deux neurones qui se cherchent perpétuellement, en vain. Restons calme, si je lui colle une mandale, il n’en restera plus qu’un.

« Ah, bien… je dois donc rappeler un inconnu… à un numéro que je ne connais pas… et pour un motif que j’ignore… instructif ! » m’entends-je rétorquer à l’empaffé.

Bon, là, il faut vraiment que je le quitte des fois que cela soit contagieux.

« Désolée, je dois partir en séance. Mais, tu sais quoi ? Tu n’es peut-être pas reconnu à ta juste valeur, mais tu gagnes vraiment à être connu. D’ailleurs, je te le dis sincèrement, des comme toi, on en fait peu. C’est simple, je n’en ai jamais vu ! Tu es vraiment unique en ton genre. Alors, un conseil, ne change rien.

Avec toi, ils ont misé sur le bon cheval… un vrai bourrin de travail ! ».

Alexandrine