Souci social: au secours !

Charité bien ordonnée, vaisselle mal rangée

Samedi, j’me réveille en pleine forme, pétrie de bonnes intentions et ouverte sur le monde. Fini l’égoïsme chronique qui cheville tout un chacun pris dans le tourbillon du quotidien et les turpitudes de sa vie ! Je vais enfin faire quelque chose pour les autres, pour mon prochain, pour m’aider un peu moi-même, quoi… du bénévolat ! Donner un peu de soi et de son temps pour se sentir digne, utile, grandi et s’enrichir à nouveau. C’est-pas-bô, ça ?!

Allez, ni une ni deux, inscription éclair auprès d’une association de la place ! Remplissage du formulaire, précisions sur mes compétences et souhaits, regards en coin sur les hurluberlus cosmopolites qui m’entourent.

Une semaine plus tard, la responsable de l’intégration m’annonce fièrement, tous chicots dehors et chignon déstructuré au-dessus de ses hauts moulants superposés, qu’elle a trouvé chaussure à mon pied : le rayon vaisselle de la boutique seconde main située à l’opposé de la ville ! Chouette ! Voilà qui correspond en tous points à ce que je voulais et sais faire, moi qui ai vendu de la porcelaine de Limoges toute ma jeunesse (ouaf ! Ouaf !).

Bon, j’vais faire contre mauvaise fortune, bon cœur et me rendre au rendez-vous avec Ana, ex-bénéficiaire de l’Hospice général devenue cheftaine des rayons vaisselle de l’association.

J’me pointe à l’heure… elle, pas ! Je respire profondément et médite sur les affres de la condition humaine quand elle débarque enfin, sans mot d’excuse pour le retard. Je re-respire et ordonne à mes maxillaires de s’étirer en détendant les traits de ma face contrite.

Une fois au rayon vaisselle, j’observe (coquetier issu du musée des horreurs à CHF 5.- pièce, amoncellement illogique d’objets… normal, « c’est l’esprit brocante » me rétorque Miss Touzeau) ; je pose des questions sur un ton enjoué et bonhomme (inventaire ? Yeux au ciel de la pro de l’assiette : « Y’en a pas »… articles les mieux vendus ? Soupir de la vieille marmite : « On ne sait pas »).

J’ose, naïve et spontanée, des suggestions de haut vol :

— on pourrait réunir tous les articles du même type au même endroit, ça faciliterait les recherches des clients, non ?!

— on pourrait s’inspirer des magasins actuels qui concurrencent la boutique du cœur pour mettre en valeur les articles ou aligner les prix exorbitants affichés sur des petites étiquettes autocollantes que les clients raffolent de décoller, non ?!

— on pourrait exposer les magnifiques casseroles en cuivre et les couverts en argent qui prennent la poussière au stock, non ?!

— on pourrait sonder les clients sur ce qu’ils viennent chercher en priorité, non ?!

Roulade des yeux de la Cheffe décidément incomprise et aux prises avec une demeurée-qui-s’prend-pour-qui-non-mais ?! Apartés persifleurs avec ses collègues des autres rayons, regards pesants sur la nouvelle plouque bénévole que je suis…

On ne remet jamais en question la manière de faire de la responsable Vaisselle, Madame ! On respecte et on ferme sa bouche, parce que c’est elle qui sait depuis 20 ans ; voilà, un point, c’est tout !

Euh, Ok… mais l’association, c’est un peu l’argent du contribuable, non ? Donc, le mien aussi.

Alors, à quand la brigade de secours au secours du Secours ?!

Alexandrine