Le gentil garçon serviable et sérieux
« Tu peux me faire une photocopie de ce document et envoyer l’original à Maître Barreau ? », demandai-je à Angelo, mon petit nouveau.
Le délicieux diplômé de fraîche date, saisit le document sans broncher, puis se dirige au pas de course vers la photocopieuse, avant même que je finisse ma phrase « … ce n’est pas urgent ! ».
Top dix secondes : il me revient avec une copie parfaitement réalisée.
Top vingt secondes : il met l’original au courrier, après y avoir manuscrit magnifiquement à la plume, les coordonnées du destinataire.
Top trente secondes : il sort le dossier Aline K. et y rajoute le fac-similé, daté.
Top quarante secondes, il suggère de faire un compte-rendu complet de l’affaire à notre avocat principal, puisque le dossier est clos.
Top cinquante secondes : il propose de contacter la comptabilité afin de faire effectuer la facturation.
STOP !
Il est trop parfait, ce garçon. Il exécute, non seulement, admirablement ce qu’on lui donne à faire, mais en plus, il anticipe, prévient et prépare le terrain royalement.
Une perle, cet Angelo ! Sérieux, serviable et mignon avec ça.
Aîné de cinq enfants, Angelo, a appris très tôt à se débrouiller. Issu de parents immigrés, il a dû aider son père à régler les questions administratives afférentes à ses métiers successifs, et sa mère, à s’occuper de ses cadets, lorsqu’elle s’attelait aux tâches domestiques.
Très responsable, Angelo est un peu le pilier familial.
Ayant réussi de brillantes études de droit, dans des conditions difficiles, c’est sur lui qu’on s’appuie, vers lui qu’on se retourne en cas de besoin.
Angelo sait tout faire.
Boursier pendant ses études, il a accompli pas mal de petits boulots qui l’ont terriblement éclairé sur la nature humaine : caissier, magasinier, livreur de pizza, électricien, couvreur, vendeur dans un vidéo-club, opérateur télémarketing, serveur, support informatique, déménageur.
Très vif d’esprit, il a une capacité ahurissante à faire des liens immédiats entre les éléments qui s’offrent à lui.
Cette aptitude lui donne des atouts incontestables pour son futur métier d’avocat. Sa clairvoyance lui permet, en effet, de voir loin et de bien se préparer.
Le mois dernier, je donnais pour mission au jeune phénix de l’étude, de me préparer une ébauche de courrier à l’attention du Tribunal de Grande Instance.
J’attendais un brouillon, griffonné à la main, dans la semaine qui suivait.
Le jeune premier est revenu deux jours après, feuilles de papier-à-lettre sable, de grammages différents (c’est plus élégant), sur laquelle trônait une prose exquise de deux styles à choix (affable ou ferme), mise en page avec des polices typographiques multiples (on se rend mieux compte de l’effet que cela produit), pourvues de coins de lettre en métal doré (pour le côté officiel et bien fini), le tout garni d’enveloppes assorties et d’une plume neuve afin que je signe la missive.
IN-CROY-ABLE !
C’est époustouflant ! C’est même agaçant, car on ne peut jamais le prendre en défaut, le premier de classe.
« Mais, c’est le mien, à moi, et je ne le lâcherai pas mon petit génie du système D ! »
Allez, je vais tenter de lui demander l’impossible.
« Dis-donc, Angelo, je sais qu’il est tard. La poste doit être fermée. Mais, il faudrait vraiment que j’envoie un exprès à Singapour. Et puis, zut, j’ai oublié d’aller chercher ma robe d’avocat au pressing. J’en ai besoin, demain matin, pour l’audience des Duschmolles. Et, j’ai encore oublié de faire les courses. Le chat n’a plus rien à manger ; ni moi, d’ailleurs ».
Vous me croyez si vous voulez, mais le major de promotion m’a tout dégoté… dégoûtée !
« Je me suis arrangé avec un copain qui travaille chez DHL. Je lui amène le courrier tout à l’heure. Ils le réceptionneront à 15h, heure locale à Singapour. Pour votre robe, j’ai laissé un message sur la boîte vocale de Tout’à Sec, C’est apparemment dévié sur le portable du gérant. Il m’a rappelé il y a cinq minutes. Il vous la fait livrer demain matin, à 8h. Ça vous va ? Quant à vos courses, je me suis permis de les faire par internet sur Leshop. Je vous ai mitonné un cocktail vitaminé : fruits, légumes, protéines et hydrates de carbone bio. Pour votre chaton, j’ai pris des croquettes whiskas premier âge. J’espère qu’il aimera. Le tout devrait arriver à votre porte, si la publicité ne ment pas, d’ici 21h, ce soir ».
Non, vous ne rêvez pas ! J’espère qu’ils n’ont pas jeté le moule, parce que des bijoux comme ça, c’est introuvable.
Mais, c’est le mien, à moi, et je ne le lâcherai pas mon petit génie du système D ! Vous n’avez qu’à racler les fonds de tiroir ou faire les promos des grandes écoles, non, mais !
Vous ne pensez pas le débaucher, tout de même ?!
De toute façon, Angelo, vous dira non.
Il est intègre, loyal et il apprécie énormément sa cheffe, c’est-à-dire, moi. Jamais il ne quittera sa maîtresse, euh… je veux dire, sa soprano du barreau… même pour un ténor.
Mon associé, Maître Motus a un fiston d’une dizaine d’années qui est un véritable casse-cou.
Cloîtré chez lui, trois semaines, avec la jambe dans le plâtre, il s’ennuie ferme et rend chèvre sa mère.
Angelo lui a concocté un savant mélange de jeux vidéo et les lui a apportés, avec plusieurs paquets de bonbons.
Le gosse a exulté et a failli se casser la deuxième jambe. Puis, il a pleuré, car il ne pouvait pas faire de vélo et que, de toute façon, celui-ci était à la benne à ordure, avec le cadre plié.
Ni une, ni deux, Angelo a enfilé sa combinaison de cyclo-réparateur et a bricolé la bicyclette du petit avec dextérité. Petit coup de Karcher et hop, la bécane flambait comme un sou neuf.
Ce jour-là, il a quitté le bureau à 22h15 pour rattraper ses heures.
« Rageant, non, bandes de fonctionnaires égocentriques ?! »
Cette fois, avec mes collègues, on a décidé de frapper un grand coup, pour voir si c’était du chiqué ou vraiment un ange descendu du Ciel.
« Angelo, les collègues et moi, on aimerait partir à New-York pour le Jour de l’An et avoir une table dans le restaurant chic, qui donne sur l’Empire State Building. Seulement, voilà. On veut être en business class, l’un à côté de l’autre, pour un prix last minute. Et, on rêverait de se faire embarquer, au pied de l’avion, par une de ces limousines de stars pour aller dans cet hôtel hyper-branché sur la 5e Avenue. Tu peux nous arranger ça ? C’est le 28 décembre, ça risque d’être un peu court, mais… ».
Machines à neurones en mode d’accélération multi-fonctions, téléphones successifs à la vitesse de la lumière, tapotements supersoniques sur le clavier de son Mac, sueurs froides (ah, quand même !), crispations de mâchoires (enfin, il est humain)…
« Tu sais, Angelo, si nul n’est censé ignorer la loi… à l’impossible nul n’est tenu », lui murmurai-je avec mansuétude.
Regard impuissant du jeune bizut, lueur d’abattement, puis sonnerie de l’Affaire Pélican sur son téléphone mobile.
Œil attentif, sourire hésitant, visage reprenant des couleurs, voix enjouée, explosion de remerciements, YYYYEEEESSSSS !!!
« C’est en ordre », dit le petit monstre de prodige.
« La seule chose, c’est la limousine (Ah, je savais bien qu’il ne pouvait pas tout obtenir, le p’tit malin). Elle n’a pas le droit de rouler sur le tarmac, et de vous attendre au pied de l’avion, pour des raisons de sécurité. Elle se postera à l’entrée passagers qui borde la piste ». Tête de sa cheffe… incrédule et confuse.
« Quant aux places business, c’était trop difficiles de vous avoir côte-à-côte (gagné ! Pris sur le fait ! Raté, cette fois !), alors je vous ai fait mettre en Première Classe… pour le même prix, je vous rassure. Ils préfèrent remplir leurs avions à cette période ». Fesses de sa cheffe… accablées sur sa chaise et totalement anéanties.
GAGNÉ ! Il a gagné, le bleu.
Il est vraiment sensationnel, confondant de bienveillance, effarant de grandeur d’âme.
« C’est un ange de la Providence. Ses ailes, c’est son zèle. »
Mais, Angelo a tout de même un petit défaut. Il déteste qu’on le prenne pour un con. Cela le rend sombre et parfois cynique. Lorsque cela arrive, et qu’il s’en rend compte, il est capable de devenir intransigeant, inébranlable, voire impitoyablement cinglant.
C’est probablement une coïncidence, mais après l’épisode de New-York, Angelo a claqué la porte subitement, après nous avoir asséné le coup de grâce en latin :
« Nemo auditur propriam turpitudinem allegans (nul ne peut se prévaloir de sa propre turpitude), cheffe. Alors, In dubio pro libertate (dans le doute faveur à la liberté).
Je me tire, car Mala fides supervenies nocet (la mauvaise foi qui survient nuit).
Rester dans votre étude revient à Proficere Margaritas ante porcos (jeter des perles aux pourceaux).
Ite, Missa est (La messe est dite) ».
Alexandrine
