Jeunes ambitieux aux dents longues
Costume encore un peu large aux entournures, veste réversible, mèche rebelle, cheveux gominés dans le sens du vent, montre d’aviateur dernier cri, Blackberry dans la poche, sourire ultra-brite, Financial Times sous le bras, le louveteau aime à se déplacer en meute, d’un pas énergique et la tête haute.
Issu d’un milieu plutôt aisé, où ses parents aimants l’ont très tôt poussé vers le haut, le rassurant, l’encourageant sur ses qualités innombrables et ses talents particuliers, le louveteau est assez sûr de lui et de son fait.
Il n’est ni pédant, ni prétentieux, mais force est de constater qu’il est le meilleur. Il a tout vu, tout bu et tout expérimenté.
Stages chez « Dgipi » (comprendre JP Morgan) à New-York, dans la « Ssiti » (City de Londres, place financière de renom), crochet chez « Macanne » (McCann Erickson, agence de publicité universelle), training dans la boîte de Papa et de son pote, George (Soros), le petit a vu du pays.
Ayant fréquenté les écoles internationales, il parle anglais couramment et se débrouille plutôt bien en espagnol (sa nounou pendant 15 ans) et en allemand (la maîtresse de son père, Ingrid).
Éduqué dans les meilleures universités (école de commerce parisienne d’abord, puis université américaine par la suite), le louveteau a déjà les dents bien acérées puisqu’il a eu l’occasion de se les faire sur ses camarades de promo, ses petites amies et les connaissances diverses et variées de ses parents, tous deux affiliés à de nombreux clubs : Golf de Jmelapète, tennis des Chaucèteblanches, Tiger’s Club, Fondation Culturomasturboartistique, Théâtre Opérabouffe, Association Sauvonslesbaleinesavantlézenfants, Sporting club Uneporchecinonrien.
Le louveteau maîtrise donc parfaitement l’art de l’illusion et du faire-semblant.
Véritable barbapapa (ben quoi, il a regardé les cassettes des mercredis après-midis de son père), il adhère aux parois de tout ce qu’il touche sans fausse note.
Rire de circonstance face aux blagues du CEO sur les « charrettes » de personnel (appelons ça plutôt… des « Airbus »), sourire enjôleur devant la DRH coincée qui hésite encore à confirmer son CDI, rire cristallin avec ses collègues qui disposent d’éléments incontournables sur les dossiers qu’il vise, sourire carnassier avec la petite blonde du 3e, moulée dans sa jupette noire.
Le louveteau maîtrise parfaitement l’art de l’illusion et du faire-semblant.
Stimulé et aguerri à toutes sortes de jeux, pervers ou non, depuis son plus jeune âge, le louveteau est relativement vif d’esprit et très impatient.
Enfant-roi, il a tout obtenu en criant fort et en jetant sa petite cuillère dans son bol d’épinards. Pour faire taire ses cris stridents et éviter de tacher la dernière robe Galliano de maman, ses parents ont dû contrer ses caprices en lui promettant sucettes, doudous et argent de poche.
Très souvent à court, le louveteau poussait ses parents à bout à coup de mauvaise publicité pas mensongère du tout : joints et alcool à gogo avec les copains (et glou-glou, et snif-snif), vols à la tire (on s’en fout, mon père connaît le chef de la Crime), dégradation de monuments historiques (bah, c’est que de la peinture…), diplômes poussifs (heureusement que Papa a poussé le vice jusqu’à graisser la patte du recteur et à l’envoyer en stage chez ses potes).
Outrés, et surtout avides d’aura sans tache (tout va bien, chère amie, dans le meilleur des mondes), les parents abdiquaient toujours devant le louveteau affamé.
Aujourd’hui, il est rentré dans le moule et a accepté d’être le fils prodige. Il a appris à chasser en meute ou en solitaire, à mordre quand il le faut et à hurler à la mort pour obtenir ce qu’il veut.
Pas moisi du ciboulot, le louveteau comprend, en général, assez vite. Il a une notion très développée du territoire. Elle lui vient de ses aïeux, grands propriétaires terriens, et de son père, dont le parc immobilier est impressionnant.
Le louveteau commence toujours par quadriller le territoire dans lequel il évolue, puis par le circonscrire. Il marque ensuite, à grands jets d’urine, les frontières de celui-ci, ce qui se traduit par des critiques acerbes dont il arrose les plus faibles.
Puis, il grogne dès que son voisin tente d’approcher le bureau qu’il a envahi.
Ensuite de quoi, il n’hésite pas à enterrer ses cadavres et déterrer ceux des autres pour dominer le terrain.
Il enterre ses cadavres et déterre ceux des autres pour dominer le terrain.
Si malgré tout, il ne peut mettre à l’épreuve ses instincts les plus sauvages, il se poste directement au pied du bureau du Directeur (qui sait que Papa est un grand avocat d’affaires de la place) et hurle à la mort son courroux.
C’est globalement assez efficace. Le louveteau obtient toujours ce qu’il veut, ce qui en devient parfois lassant et peu jouissif.
Il s’accorde donc quelques extras en poursuivant la petite lapine angora, qui assiste le service juridique, afin de charger son quotidien de douceur.
Elle l’appelle son p’tit loup et il aime ça, car il est tout de même humain, même si c’est un mâle alpha, non ?
Le louveteau a un instinct de survie extrêmement développé. Normal, quand on pense que son cousin sibérien connaît la toundra, le froid glacial, la nuit noire et le manque de nourriture. Les conditions de bureau sont donc clémentes pour son pelage comme pour son ramage.
Les étages sont chauffés, la moquette épaisse, les chaises confortables, la cafétéria à portée de main, les collègues inoffensifs, les échelons faciles à monter, les patrons borgnes ou aveugles. Rien de plus facile pour y poursuivre ses proies et transformer ce domaine en le sien propre.
Sa technique ?
Il prend les gens de court et les bluffe à grands coups de périphrases incompréhensibles, franco-anglaises de préférence. Son débit très rapide permet à peine de comprendre de quoi il en retourne, de même que les termes ultras sophistiqués qu’il emploie pour désigner des choses simples.
Ainsi, les manières de faire deviennent des « processus », les chefs des « managers », les bénéfices des « return on investment », les projets des « business plans », les coupes budgétaires des « cost-cutting ». Le tout est d’assortir ses démonstrations par des graphiques, de type tours américaines, afin de damer le pion définitivement aux inévitables Saint-Thomas.
Pour éviter les pièges et de se faire mettre un fil à la patte, le louveteau feint toujours d’être débordé. Il se débarrasse ainsi des gêneurs et évite qu’on le charge de travail supplémentaire.
Il n’accepte que les mandats qui lui sont confiés par de hauts gradés, les grands méchants loups, dont il sait qu’il aura la peau, un jour. En attendant, les vieux canidés peuvent l’aider à tracer sa route et à s’économiser.
Jeune, plutôt beau gosse et hyper-vitaminé, le louveteau adopte un ton mielleux ou enjoué (sur-joué ?) en fonction de son public. Son assurance en met plus d’un mal à l’aise et il peut y avoir des effets de bords assez néfastes sur son voisinage de bureau immédiat : ongles rongés, regards hagards, crispations musculaires, cravates dénouées pour une prise d’air rapide, moral en berne, coups de gueule (ou de boule), rires nerveux, silhouettes malingres, moues craintives.
Reconfirmé dans son contrat, désormais à durée indéterminée, le louveteau est bientôt propulsé « manager », habile détournement de « manger », qui lui convient mieux.
Il est alors autorisé à bouffer ses pairs : il ne se gêne pas, en bon carnassier, et demande parfois un cure-dent à sa secrétaire pour se défaire des derniers morceaux de chair, accrochés à ses longues canines (dont certains, les médisants, disent qu’elles rayent le parquet… ouf, sur la moquette, ça ne se voit pas !).
Le louveteau est bientôt propulsé « manager », habile détournement de « manger », qui lui convient mieux.
Il est utile de se rappeler que le louveteau est toujours promis à un avenir brillant, celui de grand méchant loup.
Alors, méfiance, bandes de petits chaperons rouges !
Contre lui, vous n’avez aucune chance. Car, on ne lutte pas à coup de pot de miel et de motte de beurre.
Un conseil : allez voir la vieille sorcière de Blanche-Neige et piquez-lui des pommes !
Alexandrine
