Un patron, ça trompe énormément
Je ne connais personnellement que quatre catégories de patrons : celui qui s’est fait tout seul ; celui qui a hérité de l’empire de Papa ; celui qui l’est devenu grâce à une personnalité, des études et un parcours brillants ; celui qui a été propulsé à ce poste par hasard ou par opportunité.
Bien que tous partagent certains tics et syndromes, je m’attarderai particulièrement sur la deuxième catégorie. Je précise d’ailleurs que l’on peut aisément combiner plusieurs catégories, puisqu’elles ne sont pas incompatibles. Il est donc tout à fait imaginable qu’un aristocrate bon teint cumule des études brillantes et soit propulsé à la tête d’un empire, après avoir volé de ses propres ailes et boudé l’ombre paternelle, puis y être revenu par hasard.
Appelons notre patron, Pierre de Laporte Desgranges.
Pierre n’est pas un idiot. Longtemps il a eu la bosse des maths et aucun calcul ne lui résistait, si ce n’est celui des distances mal jaugées aux billes ; ceci lui valut très tôt le surnom de Mousse, car comme chacun sait « Pierre qui roule n’amasse pas mousse ».
Pierre n’a pas eu la vie facile. Doté du pedigree « fils de », transmis de descendance en descendance, depuis la tant regrettée période de la royauté française, Pierre est un noble de la huitième génération.
Né avec une petite cuillère en argent dans la bouche — ce qui, vous en convenez, ne facilite pas le transit — et avec de l’oseille dans son oreiller, Pierre aligna les pré-requis indispensables à une condition de futur gentilhomme du Who’s Who.
Maniant parfaitement sceptre et trône dès qu’il fut délesté de ses couches, Pierre apprit, dès ses premiers balbutiements, à articuler « château », « vassaux » et « dollars ».
Devenu un adolescent agile, il s’entraîna aux techniques ardues de l’équilibrisme : saut dans la gadoue à pieds joints afin d’y maculer son pantalon « Marks & Spencer », en déclarant tout de go à la bonne qu’une Bentley l’avait copieusement aspergé, en sortant du pensionnat des Aiglons Royaux.
Dégrafage sauvage de soutien-gorge des pensionnaires féminines, en plein cours de géographie, sanctionné par une punition déguisée en devoir obligatoire pour le bac ; claquage phénoménal d’argent en boîte de nuit pour impressionner les meufs, en se repentant de son larcin auprès de ses vieux au prétexte d’un vol à la tire ; emboutissage de la Jaguar de Papa, empruntée sans permis, et annonce au paternel d’une vague de vandalisme à Neuilly ; expulsion de l’école de commerce, due à des aptitudes scolaires trop légères et des attitudes extrascolaires trop lourdes… cette fois, ses parents arrangeront la vérité à sa place pour ne pas choquer les amis.
Bref, pour être un bon futur patron, vous aurez compris, qu’il est absolument nécessaire de maîtriser assez rapidement l’art du trampoline, tremplin vous garantissant une longue carrière diplomatico-mensongère.
Après de nombreuses circonvolutions et volutes de toutes natures, Pierre a enfin accédé à la chaire de CEO d’une société horlogère internationale, aux alentours de ses 40 ans.
Accoutumé au luxe, il se sent, assis à son bureau oblong, comme un poisson dans l’eau.
Ayant gravité dans ce milieu depuis plusieurs années et gravi les échelons incontournables, il est persuadé qu’on ne peut pas lui la faire.
À quoi faisons-nous référence ? À la couleuvre que certains sont tentés de lui faire avaler. Mais, on ne dupe pas un de Laporte Desgranges facilement ! Eh bien, si. Car, ils sont bien plus forts, mais Pierre l’ignore visiblement, vaincu par son statut protocolaire de big boss… il ne s’agit pas de couleuvre, mais bel et bien de boas ou serpents minute, non référencés dans ses manuels.
Le pauvre bougre croit encore qu’on l’aime pour lui-même, qu’on rit à ses gags parce qu’ils sont drôles, qu’on acquiesce à ses allégations parce qu’on les partage, qu’on le regarde avec admiration parce qu’on croit qu’il est le meilleur.
Quelle pathétique vision de la réalité !
Le boss n’est pas le mâle dominant, mais le mâle dominé par ses troupes, qu’il essaie vainement de diriger, de loin.
Le boss n’est pas le mâle dominant, mais le mâle dominé par ses troupes, qu’il essaie vainement de diriger, de loin.
Car, pour conserver une vision à long terme, une distance salvatrice, il faut à tout prix s’éloigner du terrain. C’est ce que l’on lui a enseigné à Harvard. Le terrain vous mine, car le terrain est miné, souvent en friche et peu fécond. On s’y empêtre, on s’y enfonce, on s’y salit le complet trois-pièces, on s’y refuse à déterrer les cadavres.
Oublions le terrain, trop concret, et misons sur le concept, nettement plus abstrait et confortable.
Le terrain vous mine, car le terrain est miné, souvent en friche et peu fécond.
L’enjeu crucial est de concevoir et de mettre sur pied un plan de gouvernance stratégique. Le mot est lâché ! Stratégie : art de diriger et de coordonner des actions pour atteindre un objectif, atteste le dictionnaire.
Mais, c’est précisément là le hic. Quel objectif ? À part celui de gagner un maximum de pognon, s’entend. Pierre ne sait pas vraiment. Quant à la gouvernance, c’est assez flou. Cela doit correspondre à une sorte de gestion régulée et anticipative. Mais, bon, on n’est pas là pour faire de l’étymologie, mais pour prendre des décisions, bon sang !
Comment ça, personne ne décide dans cette boîte et le boss a des roubignoles d’opérette ?!
C’est archi-faux ! D’abord, ses parties sont douloureuses, depuis que la directrice du marketing l’a sévèrement remise en place, après qu’il lui a fait une déclaration graveleuse — le boss a toujours deux bosses : celle du portefeuille dans la poche de son veston et celle du porte-couilles dans la poche kangourou de son slip.
Ensuite, il sait faire preuve d’autorité, surtout avec la commande vocale de sa nouvelle BMW, quand il lui intime l’ordre de couper le moteur. Alors, bluffés, les incrédules ?
Il faudra qu’il songe tout de même à aller regarder dans le dico. Cet illuminé d’Igor Mastropovic, en charge de la Finance, lui a encore sorti un terme incongru tout à l’heure en séance : « cash-flow ». J’ten cache des flots, moi ? Il est particulièrement énervant avec sa manière d’étaler sa science.
« Christine, apportez-moi un café ! J’en ai bien besoin. Et apportez-moi de la documentation sur ce « cost income ratio » qui fait des miracles ! Dépêchez-vous, j’ai un golf à 16 heures avec le chairman de la Coyote’s Bank ! »
Si le patron est très sollicité (dîners mondains, séances interminables et multiples, jeunes femmes vénales, compagnons de bridge, vendeurs d’espaces publicitaires, cousins de la famille peu scrupuleux en recherche de postes, subalternes mécontents, directeurs regorgeant de bonnes idées à lui soumettre, lèche-culs inévitables), il se retrouve pourtant souvent face à lui-même. C’est épouvantable, effectivement !
Solitaire obligé par sa fonction de numéro 1, il ne peut confier ses tourments au numéro 2 (qui en profiterait pour lui piquer sa place), ni aux actionnaires (qui hurleraient à l’hallali, s’il flanchait), ni à la presse (qui en ferait ses choux gras et ses gros-titres), ni à ses enfants (qui s’en tamponnent le coquillard comme lui se fiche de leurs états d’âme), ni à sa femme (qui en a ras le bol de lui remonter le moral, alors qu’il descend le sien en flèche), ni à ses maîtresses (qui ne s’apitoient que sur son porte-monnaie vide), ni à ses collaborateurs (qui lui vouent un culte modéré), ni à son directoire (qui compte sur lui pour être stoïque en toutes circonstances), ni à l’épicier du coin (qui comprend à peine le français), ni à son psy (qui le considère comme un mollusque indécis).
En somme, Pierre est seul, abominablement esseulé, incredibly alone by himself devant l’adversité et la besogne gigantesque qui lui incombe. Il l’a bien cherché, me direz-vous. Peut-être, mais on a tous cherché quelque chose. Et quand on l’a obtenu, on ne s’est pas pour autant senti beaucoup mieux. Alors, pardonnons à nos patrons comme ils ne nous pardonneront jamais nos erreurs.
Pierre est seul, abominablement esseulé, incredibly alone by himself devant l’adversité.
Le boss possède des travers que seule son assistante a l’immense plaisir de partager. Pierre a ses petites manies bien à lui et il n’est pas encore né, celui qui l’en fera changer.
« Christine, où est mon taille-crayon Maserati ? Je vous ai déjà dit que je ne voulais pas qu’on me remplace mon crayon gris porte-bonheur, même s’il est mordillé ! Vous avez oublié de rajouter des framboises de Tasmanie dans ma salade de fruits, c’est pourtant pas compliqué ! »
Déjà que Pierre doit faire acte de présence et d’apparence sans faille, il est légitime qu’on lui réserve le meilleur service, nom d’une pipe ! « Christine, réveillez-vous ! »
Gardez en tête que votre patron est scruté par deux mille paires d’yeux. C’est lourd à assumer. C’est une star et croyez-moi, son sort est peu enviable. Mais, il faut se faire rare et inaccessible afin de maintenir le mystère de son aura dirigeante.
Vous croyez que c’est facile d’être le boss ? Tu parles, Charles (locution empruntée à sa majesté britannique, la Reine-Mère) ! Pas le temps de se reposer sur ses lauriers, piquants qui plus est, tant le pouvoir implique des joutes sans merci. Je ne plaisante pas, cela fait froid dans le dos… on en devient parano, mais presque. Car, à peine le dos tourné, Pierre sait qu’il pourrait trouver de l’anthrax dans son courrier, une plume de canard, rongée par la grippe aviaire, sur sa chaise ou une enveloppe piégée dans son tiroir.
C’est la raison pour laquelle il s’entoure d’experts de haut niveau qui le conseillent sur la prolifération de ses avoirs (à quand les conseillers sur la prolifération de son être ?), la conservation de son patrimoine, le développement de ses affaires, la promotion de son image, le recrutement de ses troupes, la protection de sa personne et de ses biens.
Tous relativement nuls ou inaptes, ils se foutent pas mal de la grande gueule de leur patron, mais ont une capacité hors pair de se rendre absolument indispensables. Dommage, on leur collerait bien une dispense, ça nous ferait des vacances !
Payés les yeux de la tête, ils coûtent à l’entreprise le double de leur salaire en inefficacité, bêtises, mauvais choix et projets égotiques mal placés. Hélas, le patron leur fait bêtement confiance. Il compte sur eux, la couche intermédiaire de stratus embrumant la réalité en bas et en haut, pour obtenir des nouvelles de la plèbe (dont il veut être proche) et distiller les idées de la direction (pas celle à suivre, celle à fuir).
C’est pratique, ça lui évite de tailler le bout de gras avec Mme Chaumontet, la comptable du 3e ou M. Félix, le responsable du Courrier. C’est rassurant, car en cas de problème sérieux ou de décision catastrophique, cela permet de noyer le poisson aisément au sein d’une ribambelle d’anguilles, qui se débinent et rejettent la faute sur le voisin. Enfin, tant qu’il n’existe pas de normes ISO garantissant l’extermination des cons certifiés, ces derniers ont un avenir tout tracé dans bon nombre d’entreprises.
Pierre étant le patron incontesté, il serait de bon ton de lui laisser le dernier mot, n’est-ce pas Monsieur le Directeur ?
« Hum… hum… en tant que grand patron de Grobeta International, je n’ai qu’un credo, qui me vient de mon grand-père, Ernest de Laporte Desgranges.
J’ai envie de le partager avec vous aujourd’hui, car il est simple et sans appel : rouler sa bosse, oui… rouler son boss, non ! »
Alexandrine
