Jeanne d’Arcachon

La rebelle syndicaliste

« Jamais ! Tu m’entends ? Jamais !

Je ne viendrai pas travailler ce week-end, c’est hors de question ! Non, mais, pour qui ils nous prennent ? Des vaches à lait ou quoi ? Mais, on n’est pas dans les pâturages savoyards, ici. C’est la ville et il y a des lois. On ne fait pas travailler les employés sept jours sur sept, déjà qu’ils nous éreintent la semaine.

Et personne ne râle ? On nous presse comme des citrons et tout le monde s’écrase ? C’est quand même un comble !

L’esclavage, ça vous dit quelque chose ? C’est révolu, braves gens. Oyé, réveillez-vous ! Personne ne va le faire à votre place.

Ça commence par un week-end, et puis, ils vous bouffent les suivants… et pour finir, ça devient une habitude. Ils disposent de vos jours de congé comme bon leur semble. Tout ça au nom du service à la clientèle. Parce que la clientèle, elle ne se repose pas le week-end peut-être ?!

Ils nous prennent vraiment pour des ahuris de première !

Qui défend notre beefsteak, hein, même pas le mou du cheveu qui nous sert de chef ! C’est toujours les mêmes qui s’y collent, qui doivent prendre leur courage à deux mains pour s’élever contre l’inadmissible, pendant que les nantis de directeurs prennent leur salaire à deux mains.

Tous pourris, j’te jure ! Ça me dégoûte. C’est toujours les mêmes qui trinquent. Les petites gens, loyaux, travailleurs, sérieux, engagés. Les autres, ils n’en branlent pas une, mais ils vous demandent de venir le week-end, en plus de vos heures supplémentaires.

Ben, voyons ! C’est marqué larbins sur nos fronts ou quoi ? Bande de négriers des temps modernes !

Je sens que je vais reprendre du service au syndicat, moi ».

« Top chrono, deux minutes 27 de tirade enflammée contre les patrons, record battu ! », s’exclame Yves en remettant son chrono sport à zéro. C’est le petit jeu préféré des collègues de Jeanne.

Affectés comme elle au service de back-up informatique des données clients, ils forment une bande soudée, mais s’amusent volontiers des élans rebelles de leur consœur.

Insubordonnée dans l’âme et insulaire de cœur, Jeanne est Corse. Comme elle le dit souvent, elle et son île partagent une maxime du crû : souvent conquise, jamais soumise. Un dicton bien senti qui lui va comme un gant.

Souvent conquise, jamais soumise.

Jeanne est plutôt mignonne, énergique et ne se laisse pas marcher sur les pieds. Elle aurait plutôt tendance à faire marcher les autres sur les mains.

Sa force de conviction peu commune, ses yeux de braise et sa gouaille redoutable, lui confèrent des arguments difficiles à contourner, sans préparation assidue de l’autre camp.

Jeanne a horreur de l’injustice et qu’on lui dicte sa conduite.

Elle supporte mal la passivité des foules oppressées et a gardé, de ses années étudiantes, passées à la ligue communiste révolutionnaire, une sainte horreur des privilèges capitalistes non mérités.

Sa vision du monde, quelque peu manichéenne (les gentils à gauche et les méchants à droite), la rend parfois attendrissante tant elle est candide et sans compromis.

Jeanne déteste être inactive et n’aime pas la bagarre.

Elle préfère à la lutte syndicale, l’odeur du maquis, le miel d’Ucciani sur ses tartines, la myrte dans son verre, la douceur du crépuscule sur les côtes granitiques, la torpeur de la sieste à l’ombre d’un châtaignier, le craquement d’une noisette tendre sous les dents, les grognements des sangliers domestiques, la fraîcheur de la rivière, le goût du figatellu grillé et du fromage de brebis de la Gravona, la caresse de sa main sur l’encolure de l’âne du voisin.

Lorsqu’elle hausse le ton, s’élève contre les mesures imposées ou se met en grève, ce n’est jamais pour son propre compte. Elle ne s’indigne que pour la collectivité.

Ses intérêts résident dans la défense des pauvres opprimés.

En vrai mère courage, elle défend de tout son être ses protégés, en assénant ses plaidoiries aux troupes verticales (les riches) à ceux qui maltraitent les foules horizontales (les pauvres).

Elle fait ça pour leur bien.

Certes, ils ne lui ont rien demandé, mais elle sait qu’ils tremblent à l’idée d’affronter leur employeur, de peur de finir comme une châtaigne pourrie à la poubelle, ou carbonisée par les flammes du courroux patronal.

Très patiente les deux premières minutes, Jeanne atteint rapidement la température d’une cocotte-minute à feu vif, menaçant d’exploser, si on ne la désamorce pas très vite.

Véritable bombe artisanale, elle peut faire beaucoup de bruit et de dégâts si on la manipule sans précautions.

Cependant, elle tempère ses ardeurs méditerranéennes, plutôt sanguines, grâce à ses origines paternelles flegmatiques, issues du bassin d’Arcachon.

Très patiente les deux premières minutes, Jeanne atteint vite la température d’une cocotte-minute à feu vif.

Jeanne d’Arc, comme l’appelaient ses camarades de classe, a de l’amour, la même conception que de la lutte des classes. C’est tout ou rien. Cuba Libre… ou que dalle (rhabille-toi, mon grand, et va jouer ailleurs) !

Jeanne est une passionnée et veut une relation passionnante. La tiédeur mollasse la rebute ; l’inconsistance ne l’intéresse pas.

Elle chasse donc, sans ménagement, tous les petits soldats qui s’approchent de son bûcher.

La pucelle d’Arcachon ne craque que pour les révolutionnaires, les maquisards, ceux qui ont du tempérament et la foi en un monde meilleur. Activiste, agitateur, anarchiste, contestataire, révolté, insurgé… ceux-là peuvent prétendre à sa couche… les autres, cou-couche panier !

Son pire cauchemar ?

L’Helvète bon teint, banquier de surcroît, consensuel et modéré, sauf dans ses choix politiques, résolument à tribord.

Devant cet individu au costume sobrement gris et aux chaussures cirées par les langues des évadés fiscaux, Jeanne s’irrite facilement.

Son cœur indique une suractivité anormale, son cerveau, une surchauffe inquiétante, ses poings se contractent, sa voix se fait stridente, ses cheveux se cabrent sur sa tête, sa respiration se fait haletante.

Électrisée, survoltée, elle peine à retenir les tocs des militants d’extrême-gauche : « camarades, unissons-nous contre l’inégalité ! Fraternisons contre la prospérité des comptes opaques ! Opacifions les cons qui prospèrent sans scrupules ! Battons-nous pour notre droit le plus strict à l’obole du patronat, chanceux et sans souci ! Oublions nos devoirs, on a passé l’âge ! Réclamons notre dû en tant que citoyens du monde ! Résistons à l’envahisseur british qui tente insidieusement de nous ôter notre pain quotidien de la bouche, et boutons-le hors de nos postes-clés ! ».

Même si la discrétion peu farouche de Jeanne peut mettre mal à l’aise certains exploités, contents de leur sort, la majorité lui tire son chapeau, car elle a le culot d’exprimer tout haut ce que tous pensent tout bas.

On l’encourage, on la pousse, on lui suggère, on l’implore, on se l’arrache souvent.

Pourtant, lorsque Jeanne, gonflée à bloc dans le bureau du directeur, se retourne pour signifier d’un signe de bras, le ralliement des troupes, elle constate, ahurie, que ces dernières ont déguerpi en raison d’une péritonite aiguë, d’une bronchite subite, d’un client impromptu, d’un gosse malade, d’une extinction de voix inopinée, d’une grippe intestinale surprise.

Il est lourd le sort des héroïnes qui portent le destin du monde sur leurs frêles épaules de guerrières.

Jeanne s’en fiche bien pas mal. Elle sait qu’en faisant le don de soi et le bien autour d’elle, elle sera toujours gagnante.

Elle aura l’estime de ses pairs, qui la regarderont, les yeux brillants, avancer, chaînes aux pieds, dans le couloir menant au quartier d’isolement des détenus dangereux et à surveiller de près.

Qu’on l’isole, elle survivra et vaincra !

L’être humain est la seule valeur qui compte à ses yeux. Le reste n’est que du vent. Il souffle et passe sur les âmes sans laisser de traces.

Il est lourd, le sort des héroïnes qui portent le destin du monde sur leurs frêles épaules de guerrières.

Si vous voulez vexer Jeanne, rien de plus simple.

Jetez-lui un compliment à la figure du type : « waouh ! C’est nouveau ce petit ensemble style Chanel ? T’as une mine spectaculaire, ce matin ! Tu t’es enduite de poudre irisée Bourgeois, avoue ?! ».

Elle vous catapultera sans retenue que, toi, tu as une mine épouvantable ; que tu devrais faire, comme elle, des séjours réguliers en Corse pour prendre des couleurs de bourgeoise ; que même si tu lui offrais un p’tit tailleur de bourge, elle ne le mettrait pas pour engraisser l’industrie du luxe, qui exploite les enfants nécessiteux ; et que de toute façon, sa collection H&M fait largement illusion, vu que c’est le contenant et pas le contenu qui fait la différence !

Pour l’énerver, rajoutez-en une couche en la regardant dans les yeux fixement, et dites-lui : « dis-donc, ça ne te gêne pas de profiter du confort capitaliste, en posant tes fesses sur cette chaise design, en bénéficiant des privilèges que t’offre le patronat sans scrupules (ta place de parking couvert, tes tarifs fitness avantageux, tes petits cafés à gogo) et de sa manne financière mensuelle ? Pas très éthique tout ça pour une prolétaire, pure et dure ! ».

Ici, je vous conseille de reculer d’un pas, car elle a le bras long et musclé, ainsi que la détente facile.

Elle vous rappellera certainement qu’avant de poser son cul sur une chaise rembourrée, elle a longtemps galéré dans les pays en voie de développement, offrant son aide et son temps à ceux qui, précisément, étaient dans l’inconfort. Les privilèges étaient de pouvoir manger à sa faim, sans se prendre une balle perdue dans la tronche, à l’époque. Elle a donc largement mérité sa pitance pour ses années secourables, tandis que toi, tu usais tes robes couture sur les fauteuils molletonnés de la faculté de droit, sombre idiote.

Si vous voulez vraiment l’achever (mais, je vous aurais prévenue… à vos risques et périls), concluez par un : « tu sais ce que j’aime chez toi, c’est ton indolence. Tu vis dans ta bulle sans qu’on te remarque, tu ne t’exposes pas. Tu suis ton petit bonhomme de chemin, solitaire et sans histoire. C’est chouette d’avoir une telle capacité d’abstraction, avec toutes les injustices qui existent dans ce bas-monde. En tout cas, tout le monde est d’accord là-dessus, tu ferais une excellente secrétaire de clerc de notaire pour Monsieur Richeton ».

Là, en principe, vous finissez votre phrase, criblée de balles de fusil de chasse aux marcassins, et êtes jetée dans la mer, avec une dalle de ciment aux pieds.

On est rebelle ou on ne l’est pas. Dans ce métier, on ne peut pas faire les choses à moitié : ou on s’expose, ou on implose (les introvertis)/explose (les extravertis).

En d’autres temps, Jeanne d’Arcachon vous aurait, camarade grecque, offert la phrase suivante à méditer : « aie toujours le courage de tes opinions et tu atteindras la sainte sérénité ». Vous-même, Jeanine d’Arcadie, auriez répondu à la pucelle d’Arcachon : « mêle-toi de tes oignons et les Dieux de l’Olympe te ficheront une paix divine ! ».

Jeanne d’Arcachon aurait évidemment tiqué, susceptible comme pas deux, et rétorqué que si elle avait abandonné ses moutons, c’était bien pour prendre les armes. Avant de faire la paix, il faut bien faire la guerre !

Et, ses armes à elle, c’est le combat permanent, l’attaque-surprise, l’insistance persuasive, l’usure des nerfs et des tympans, l’angoisse de la voir surgir derrière une porte ou dans l’ascenseur, la peur terrifiante qu’elle ouvre sa mâchoire pour vous asséner les abus magistraux et les iniquités intolérables, les gestes véhéments joignant ses paroles, les partis-pris sans faux-semblants, la guerre ouverte perpétuelle, les théories démagogiques inaltérables…

Alors, fuyez, tant qu’il est encore temps !

Si vous vous faites coincer, malgré mes avertissements, vous n’aurez qu’une seule et unique chance, celle de la parade de l’écoute passive : enfoncez discrètement vos boules Quiès dans vos charmantes oreilles ; affichez un sourire affable et un calme paisible ; enfilez votre bonnet de Oui-Oui (sans le grelot) ; ouvrez votre veste afin qu’y soient absorbées ses éructations. Enfin, priez à haute voix pour Saint Dicat.

La rebelle vous aimera, car vous l’aurez domestiquée.

Si la dissidente devient docile, vous aurez gagné une bataille et même la guerre.

Vos patrons, soulagés et enchantés, vous accorderont enfin l’augmentation tant attendue, ainsi que le poste de vos rêves… ça vaut la peine de dompter l’insoumise, non ?

Alexandrine