La clé sauteuse

Quand la clé fait le grand saut et le portefeuille les frais

5h30, réveil ; 6h, dernière pesée des bagages ; 6h30, culbute dans le taxi, direction aéroport ; enfoncée dans le siège, la tête enfarinée, dernier check des documents d’usage (malin, non ? Comme ça, si on a oublié son passeport, y’a plus qu’à retourner au bercail sous les jurons de son homme ulcéré par le manque d’anticipation… faut dire qu’en tant que chef de la sécurité, il a des check-lists et des protocoles, lui !) ; 7h, débarquement du véhicule rhumatisant dans un aéroport bondé en pleine période estivale… chouette !

Y’a plus qu’à faire les 80 mètres de queue qui mènent au guichet économique (ben quoi, z’êtes en première classe, vous ?! Mon œil ! Moi aussi, je voyage en business avec le boulot, croyez quoi, bande de nases ?! Mais bon, la Nouvelle-Zélande, c’est de l’autre côté du globe ; du coup, c’est ‘achement pas donné, le voyage, même avec des vieux coucous à hélices… alors pouet, pouet, ouvrez vos mouilles à bon escient !). 7h15, avancée molle et en accordéon de la chenille. Effluves de parfum bon marché du couple mal assorti devant nous (lui, beau gosse athlétique au visage rieur ; elle, grosse vache, mal fagotée au teint surchargé de peinture, aux racines décolorées, aux breloques qui s’entrechoquent, aux propos sans goût ni grâce… trainant des valises Louis Vuitton… des vraies bien sûr, cause que c’est pour ça qu’elle vole en économie… (même qu’elle est une star des influenceuses du quartier de la rotonde, près de Bersier, haut lieu de la poularde de Bresse). 7h45, petite trouée dans la masse de graisse molle, laissant entrevoir le guichet à 10 mètres… espoir renaissant et soupir d’aise des buveurs de café que nous sommes.

8h05, sprint final. 8h12, ligne d’arrivée, dossard tendu par l’effort, mine fatiguée, mais réjouie ! Devant nous, l’hôtesse d’accueil, un brin revêche, nous demande nos papiers sans ménagement. On s’incline poliment en lui livrant de concert à quatre mains. Mon homme hisse ma valise de 22,9 kilos sur la balance du tapis roulant pour la pesée tandis que je range prestement mon passeport dans mon sac.

« Votre valise est trop lourde », lâche l’hôtesse sur un ton impitoyable de ses lèvres pincées. Quoi, comment, la s… de valise pesée à 6h, fait 23,2 kilos ?!? Au secours, help, SOS ! Ni une, ni deux, je la retire du tapis, la plaque sur le sol comme un ennemi récalcitrant en lui enfonçant mon genou dans le dos. Puis, fébrile et un tantinet agacée, j’ouvre comme un éclair ma petite mallette portefeuille en aluminium où est rangée la clé du cadenas de la traîtresse gisant à mes pieds.

Et là, horreur ! Dans un élan rageur et inopiné, la clé infâme se propulse dans les airs en créant une arabesque des plus élégantes… avant de retomber sur la tranche dans l’interstice inatteignable bordant le tapis roulant. Mine éberluée de la lanceuse de clé indomptée, sourcils froncés de son homme, commentaire acerbe de l’hôtesse impatiente, trépignements des voyageurs à proximité, oreilles sifflantes et joues écarlates de la pénitente en hyperventilation lorgnant méchamment sur son bagage inerte et bien trop replet. Honteuse, la coupable se précipite vers le rail de 5 millimètres tentant désespérément de récupérer la clé joueuse en y râpant son index, y cassant ses ongles, en vain. La maladroite s’autoflagelle publiquement.

Mais, l’implacable et amère réalité s’érige devant elle : la reddition face à l’ennemi. Il faut délester, non son bagage désormais maudit, mais son porte-monnaie d’une surtaxe ahurissante. Cerveau échaudé, la voyageuse spoliée se fait une promesse intérieure :

« Plus jamais de cadenas à clé ! La prochaine fois, elle optera pour un garde-fou à numéro afin d’éviter de faire le sien devant une foule agglutinée qui raille la clé échouée dans le rail ! »

Alexandrine