La grande blonde aux chaussures noires

Tailleur-sneaker, le faux pas qui rime

Vous aussi, vous êtes stressés quand vous partez travailler le matin ? Normal, vue la journée qui vous attend… et vu la courte nuit que vous avez passée à vous triturer la cervelle avec toutes les affaires en cours, le dossier de presse urgent, les invitations à l’anniversaire de votre petit dernier, le médecin à contacter pour un bilan sanguin, votre paire de lunettes à changer, les courses à prévoir pour le week-end qui arrive, les factures à payer… bref, une nuit paisible d’une travailleuse de force au boulot et à la maison.

Vous filez à la salle de bains à 6h30, non sans avoir posé le cahier signé de votre fiston devant sa porte. Faut pas oublier les goûters des deux monstres endormis. Prévoyante comme toujours, vous avez déjà sorti et repassé votre tenue du jour. Il vous faut être impeccable lors de la conférence de presse aux côtés du gratin de la boîte. Eh oui, les patates chaudes, ça vous connaît. Vous jonglez avec ça depuis 15 ans.

Attention, on enfile ses nouveaux bas brillants avec doigté et application. Hors de question de les filer comme à chaque fois que vous êtes pressée… c’est-à-dire tout le temps. Maquillage, sac, pc, téléphone, petit café et on y va !

Zut, mes escarpins sont restés dans la chambre ! J’ai oublié de les sortir, hier soir. J’en loupe pas une ! Je me faufile, tel un fax silencieux, dans la caverne nuptiale où l’ours ronronne et grogne à souhait. À tâtons dans l’obscurité, je palpe les escarpins noirs qui sont logés à droite dans mon tiroir (comme les chemises noires de Mussolini qui tiraient dangereusement à droite). Ouf, attrapées ! Je les range avec hâte dans mon sac d’appoint, chaussant mes baskets pour le long trajet qui me mène au bureau (marche, voiture, transports en commun, re-marche). Pas de place à l’inconfort et à l’inefficacité !

Arrivée au bureau, ma pelle est pleine ; j’ai déjà 53 mails à 8h du matin, 2 messages en absence sur mon mobile de bureau et l’assistante du CEO me cueille au vol. Inspiration profonde, sourire de mise, torse droit et escarpins aux pieds, je monte à toute vitesse dans le bureau du patron qui veut changer le communiqué de presse à la dernière minute, après les 18 modifications de la veille (cool ! Pas de panique ! Respire ! Think positive ! Sois agile ! Garde ton poing dans la poche, tu lui colleras un jour sur le nez quand tu auras gagné au loto).

Débarquant pleine d’assurance dans le bureau de mon boss, je ne remarque pas tout de suite l’impensable. Tandis que ce dernier rature joyeusement la moitié de mon communiqué, je décide de me plonger intérieurement dans mon agenda du jour. En baissant mon nez vers la moquette épaisse en laine mérinos, je distingue une sorte d’animal bizarre qui remue sans cesse ; suis-je bête, c’est mon pied qui trépigne 20 minutes avant l’arrivée des journalistes, alors que je ne serai pas prête ; la faute à « la nuit porte mauvais conseil » à mon boss qui change tout sans tenir compte de mon éventuelle crise cardiaque.

Je calme le rythme de mon panard indiscipliné et dirige mon regard sur son frère immobile… nom de D… ! Je n’ai pas les mêmes escarpins aux pieds ! L’un est en velours avec la pointe en cuir ; l’autre est entièrement verni ! Au secours ! Ridicule, ne me tue pas, stp !

Comment vais-je déambuler dans la salle de presse avec deux embryons de godasses différents aux pieds ?

J’avance instinctivement vers le large bureau en acajou du CEO afin d’y planquer mes petons dizygotes. Bien que l’époque fasse l’apogée de la différence, je suis dans mes petits souliers. Comment vais-je faire pour déambuler dans la salle de presse avec deux embryons de godasses différents aux pieds ? Pour une conférence en grandes pompes, c’est le comble ! Gros coup de pompe pour la porteuse de fashion faux pas qui retourne prestement à son bureau pour y enfiler ses baskets. Ben quoi ? C’est un nouveau style trendy : tailleur-sneaker, ça rime, non ?

Alexandrine