Le coq, la poule et l’œuf

Va t’en faire cuire un !

Voiture chargée, ménage effectué, appartement rangé, affaires réglées au bureau, famille prévenue, on est prêts au départ pour 10 jours de vacances bien méritées. Direction le Sud, le soleil radieux, à l’abri de nos chaînes montagneuses et humides.

Je jette un dernier coup d’œil dans chaque pièce afin de vérifier fenêtres et électricité tandis que Monsieur (qui a pris le volant de notre carrosse d’une autorité toute masculine) file à l’extérieur en marmonnant un « j’t’attends dans la voiture » !

Arrivée dans la cuisine, dernier contrôle, j’ouvre le frigo machinalement afin de voir si je n’ai rien oublié qui puisse pourrir ou se désagréger durant les vacances. J’ai une sainte horreur du gâchis et ai été écolo bien avant l’heure. Regard circulaire dans le frigidaire vide et immaculé. Rapide check-list des victuailles emportées pour le voyage. Nickel !

Oh, zut, il reste deux œufs. Je ne peux décemment pas laisser ces petits orphelins se morfondre en notre absence. Allez, ouste ! Casserole et hop, je jette les bébés dans l’eau du bain bouillonnant pour les endurcir. On les mangera dans la voiture avec les quelques fruits restants. Ça nous évitera de nous arrêter trop souvent durant ce long périple.

Tandis que les œufs batifolent à la surface de la casserole, je compte les minutes en imaginant (fort à propos) les soupirs d’exaspération de mon homme qui abhorre les changements last minute et les attentes supérieures à 120 secondes. On ne se refait pas dans la Sécurité ; on a des check-lists et on n’improvise pas, un point c’est tout.

Mince, déjà 5 minutes ! Bon, je coupe les plaques, passe les œufs sous l’eau froide et les enferme dans un tupperware (objet béni pour moi et source d’agacement pour mon homme, qui n’y voit qu’un ballet de nourriture transbahutée). Je prends ma veste et mon sac, ferme la porte à clé à double-tour et file en vitesse vers la voiture, dont le moteur ronronne depuis 10 bonnes minutes. Regard lourd et résigné de mon homme, arguments de sa donzelle sur le pique-nique à venir et démarrage sur les chapeaux de roues !

13h30, on roule depuis 2 heures et demie et un petit creux se fait sentir. « Tu veux un œuf dur, mon chéri ? ». Acquiescement du pilote (alors, c’est qui qui avait raison ? C’est kikisavait que t’aurais faim ?).

Je sors l’ogive de son étui en plastique et décide de casser sa coquille (pas sur ma tête, elle n’est pas assez dure) sur le redoutable accoudoir de la porte passager qui a sauvagement bleui mon coude à plusieurs reprises. Un coup sec et toc !

L’infâme œuf stressé par une cuisson trop rapide s’étale, libidineux, sur l’ensemble de la portière.

Il n’est pas dur, le c.. ! Il n’est même pas mollet ! Le blanc est transparent et recouvre l’intérieur de la portière comme un vernis gluant, l’ongle d’un orteil. Déconcertée, bouche bée et yeux écarquillés, tétanisée par l’abominable réalité, « oohhhh » est la seule onomatopée que mon gosier rétréci m’autorise à laisser échapper.

Tandis que la cuisinière maudite ploie sous le poids de la culpabilité, son impitoyable compagnon de route lâche les chevaux de son hilarité à gorge déployée. Je le déteste !

Je m’empare de tous les kleenex enfouis dans la boîte à gants pour réparer mon méfait… mais, rien n’y fait. La porte reste luisante, vernie à souhait… elle a l’air flambant neuf contrairement à sa jumelle du côté conducteur. Ce dernier est plié en deux sur son volant, riant en cascades douloureuses pour mon égo et mes oreilles.

Pffff… il faut que j’étouffe dans l’œuf les piailleries de ce coq en pâte. « Tu sais bien qu’on ne fait pas d’omelette sans casser les œufs, alors va te faire cuire un œuf ! » lui assénai-je en mère poule libérée, capable de sauter du coq insolent à l’âne bâté.

Alexandrine