L’employé modèle
« Non, Madame. C’est impossible ! D’ailleurs, c’est comme ça et pas autrement ! Inutile de m’agresser, Madame, je ne fais que mon métier. »
Le ton est donné, Modeste, notre petit employé de bureau, guichetier depuis 12 ans, sait de quoi il parle. Il est rompu à l’exercice de ses fonctions comme il l’était aux exercices militaires, et un peu moins aux exercices de gymnastique scolaire.
Modeste ne paie pas de mine, mais est capable de vous faire tourner en bourrique à grand renfort de phrases toutes faites, de répétitions à la lettre des directives en place, qui ne souffrent aucune exception.
Cela a bien des avantages, car on sait parfaitement à quoi l’on peut s’attendre : horaires de métronome, tenus avec la précision d’un horloger suisse, écriture en pattes de mouches, rythme de travail réglé comme un moteur diesel, accomplissement atone de ses activités, ni mieux, ni moins bien. Modeste est le parfait exemple de fiabilité administrative.
Bien sûr, si tous s’accordent à dire qu’on peut compter sur lui les yeux fermés tant il est prévisible, on aimerait parfois lui déceler un soupçon de créativité, de spontanéité et de fantaisie. Peine perdue (soupirs de ses voisins) !
Modeste aime à ce que les choses soient bien rangées comme son agrafeuse à droite, en haut de son sous-main ; son taille-crayon dans le deuxième tiroir, au fond ; son calendrier centré en face de son bureau ; ses cheveux plaqués sur le côté droit de sa petite tête de caissier dans son bon droit.
Modeste n’est pas souple. Nous pourrions même affirmer qu’il est rigide comme une porte de placard en formica.
Modeste déteste tout ce qui dépasse, qui sort du cadre et qui n’est pas routinier. D’ailleurs, Modeste range son scooter toujours à la même place. C’est rassurant. Dans l’espace qui jouxte l’entrée du parking voiture, car il y est à l’abri.
Un jour qu’il arrivait plus tard, dû à un rendez-vous chez le médecin, il tomba en arrêt devant la moto Ducati qui avait eu le culot d’occuper son spot de prédilection. C’était pourtant sa place, puisqu’il s’y mettait tous les jours ! Modeste fut pris d’une bouffée de colère et d’indignation. Il faillit s’étrangler. Pour la peine, il raya de sa petite clé, le réservoir bombé et flambant neuf de la Ducati afin de lui apprendre les bonnes manières. Il n’allait pas se laisser flouer ainsi !
Fier d’avoir rendu justice lui-même avec la dignité qui s’impose à l’homme de devoir, il put alors franchir la porte du bureau, sourire aux lèvres.
Modeste a le sens de l’argent. Pièces et billets vont de son porte-monnaie à sa poche pour y demeurer le plus longtemps possible. Il n’est pas dépensier, ni pour lui, ni pour les autres, ce qui a certains avantages. Notamment, celui de ne jamais être à court de monnaie pour son loto ou son pmu. Modeste a beau avoir les pieds sur terre et être très procédurier, il sait que les jeux de hasard peuvent peut-être lui sourire, contrairement aux jouvencelles.
Modeste, dont les états de service sont appréciés, se permet de donner des leçons aux autres, dès qu’il estime que cela est nécessaire. Si Modeste était soldat, Il serait porte-drapeau et n’hésiterait pas à dénoncer ses petits camarades qui ne se sont pas levés d’un bond au son du clairon.
Force est de constater qu’avec la société d’aujourd’hui, largement pervertie par la logique commerciale et de consommation en tous genres, les leçons font légion. Il n’hésite donc pas à rabrouer la nouvelle stagiaire, à fatiguer les oreilles de son collègue avec son leitmotiv préféré (« il faut toujours poser les billets dans l’interstice prévu à cet effet, avant de comptabiliser l’opération, Gérard. Je te l’ai déjà dit ! ») et adore faire mousser sa science nano-administrative devant témoin. Cela le valorise.
C’est important la valorisation pour un caissier qui traite des valeurs monétaires.
La caisse repose sur lui. Il ne se repose pas sur la caisse.
On pourrait croire, de prime abord, que Modeste est vieux-garçon. Or, il n’en est rien. Il a réussi à se dégotter une femme (une Thaïlandaise, dit-on) et même à l’inséminer, puisqu’il est papa de deux petits garçons.
C’est ahurissant ce que la nature est bien faite. Même avec un tel handicap, elle vous accorde sa bienveillante protection afin que toutes les espèces puissent avoir l’occasion de se reproduire.
On ne peut qu’avoir une douloureuse et empathique pensée pour la moitié et les rejetons de Modeste, qui doivent vivre un enfer au quotidien : « Mon petit, range tes petits camions par couleur ! Chérie, ne laisse pas traîner la serpillère sur le balcon ! On rebouche le dentifrice avec application, les enfants. On ouvre la boîte à biscuits avec parcimonie. On n’achète pas de coca-cola, car il y a des conservateurs et du sucre ajouté, chérie, c’est compris ? Un cadeau à la fois, ça suffit ; plus, c’est du gâchis. Les enfants, venez réciter à Papa vos leçons par cœur. »
Modeste déteste les surprises, en particulier, quand un chef ou un client vient lui demander subitement de s’atteler à une tâche peu commune et surtout, hors du code d’usage habituel.
L’autre jour, une collègue est venue lui demander de le dépanner avant ses vacances en voulant changer des euros.
Modeste a tout d’abord pris son air pincé de rigueur, car cette demande sortait largement du cadre. Il était 17h02. Puis, il a rechigné en soupirant bruyamment devant l’insistante sous-directrice. Enfin, il a traîné nonchalamment ses mocassins imitation croco sur le parquet.
Rajustant son pantalon seyant, acheté par correspondance chez le numéro un de la fripe suisse-allemande, il a lissé sa cravate rayée marron et verte, puis s’est saisi des clés en les faisant tinter plusieurs fois.
Modeste déteste qu’on lui impose un autre rythme que le sien et il le fait sentir dès qu’il en a l’occasion. Cette bêcheuse de gradée ne pourra rien contre lui, il est le seul à avoir les autorisations pour ouvrir la caisse en dehors des heures. Ce pouvoir lui confère le droit d’être désagréable et lent.
« Voilà, Madame. Le compte y est. J’ose espérer que ces vacances en vaudront la peine (de m’avoir fait rouvrir ma caisse… pas de vous changer les idées, greluche).
Au revoir, Madame. Et pensez à venir avant la fermeture, la prochaine fois, ça m’évitera de faire une exception ! »
Modeste est en général discret et passe-muraille, mais c’est un choix. Il sait qu’il impressionne les foules par son professionnalisme rigoureux et surtout, que l’on ne peut rien lui reprocher.
D’ailleurs, il n’en abuse pas et tient à se vêtir humblement pour ne pas faire tourner trop de têtes. Modeste est exempt de vanité et ne tient pas à ce que toutes les femmes lui tombent dans les bras. Il ne saurait pas répondre convenablement à leurs ardeurs. Ainsi, les couleurs ternes, beigeasses et auréolées de taches, les tissus informes, les cravates de premier de classe, les slips kangourou et les chaussettes en gros coton font le régal de ses armoires.
Modeste pense que la mode est démodée.
Pour ne pas trop se donner de l’importance, bien qu’il soit lucide sur cette dernière, Modeste marche les jambes serrées, les épaules rentrées et le ventre en avant, à peine retenu par sa ceinture élimée, copie d’une Christian Dior des années 1970.
Modeste est toujours d’humeur égale, c’est-à-dire plate. Il n’aime pas les oscillations trop fortes, en particulier, les gens joyeux et expressifs. Ceux-là n’ont rien compris. Ils ne peuvent pas comprendre, car ils ne sont pas conscients de l’importance et de la gravité des tâches de certains, comme la sienne (de tâche… mais, on ne se réfère pas à lui, dans le cas présent).
Modeste a une vue parcellisée des choses. C’est normal, son apprentissage de comptable l’a formaté comme tel. Il range dans des petites boîtes chaque dizaine et chaque unité.
Pour le monde qui l’entoure, c’est pareil. Chaque chose a sa place. Il faut, à tout prix, éviter les vues globales, magmas indigestes à son avis et insultes à ses découpages de cheveux en quatre.
Heureusement, il est le roi du rase-motte, ce qui lui permet d’avoir une vision très détaillée des fonds de tiroir, des sous-sols et des bas-fonds.
En toute modestie, Modeste n’a que peu de prétentions, sauf de salaire évidemment… mais, son orgueil de caissier l’empêche de s’en prévaloir directement à son chef. Tout juste ose-t-il en faire état lors de son entretien d’évaluation annuel.
Il ne se gêne guère, en revanche, pour émailler certaines de ses phrases, à la machine-à-café ou entre deux clients, de petites réflexions acerbes sur la rémunération surfaite de certains cadres de la Maison qui, contrairement à lui, ne font rien de visible pour l’entreprise.
On a beau ne pas vouloir accorder de grade aux caissiers, il n’empêche qu’ils sont la carte de visite de la Maison, le reflet de ses valeurs (marchandes, bien sûr, mais aussi culturelles).
Enfin, il en a déjà fait part aux patrons lors des sorties de fin d’année et il a bon espoir d’être écouté, voire reconnu, car ces derniers ont acquiescé entre deux verres de Gevrey-Chambertin.
De toute manière, le plan de carrière de Modeste est linéaire. Il ne s’agit pas de casser des cailloux jusqu’à perpette, mais de casser les pieds des originaux, enthousiastes, jeunes et récalcitrants jusqu’à ce qu’il prenne une retraite anticipée bien méritée.
Alors, en attendant, Modeste casse plutôt du sucre sur le dos de tout ce qui ne correspond pas à sa conception raide et inflexible de l’univers. Modeste n’a qu’un seul secret bien gardé : il ne respecte pas ceux des autres et se comporte souvent comme un indécrottable bêcheur.
Mais, chut ! Modeste doit garder l’étiquette discrète qui lui sied, celle du Damart Thermolactyl qui lui colle à la peau et le rend si chaleureux…
Alexandrine
