Le casse-burne, envahisseur de ZI (Zone Individuelle)
Vous étiez seul, tranquille, sirotant votre arabica à une terrasse de café, laissant dorer votre visage serein au soleil, quand il a débarqué sans prévenir… le casse-burne.
Jojo pour les intimes et Jo pour les meufs. Oui, parce que le casse-burne a toujours un surnom. Il ne peut pas être comme tout le monde. Là encore, faut qu’il vous emmerde en vous demandant de l’affubler de deux ou trois noms de scène.
Le casse-bonbon s’assied d’autorité à vos côtés. Mais, dégage, j’t’ai rien demandé, parasite de café ! Laisse-moi savourer le mien en paix.
Le casse-burne n’est jamais invité. C’est inutile, car il s’invite lui-même.
Il parle fort et le plus souvent, mal. Il n’hésite pas à ponctuer ses discours de rots gutturaux (ben quoi, c’est viril et naturel ?!), de gratouilles sur son torse velu (ou, version moins romantique, sur son entrejambe, à travers la poche latérale de son pantalon élastis) et de mots insalubres, communément appelés orduriers. Il a l’art d’animer gracieusement ses discours de gestes amples et discrets, empruntés à la tribu des bonobos.
Il est le gaz carbonique en personne et vous pompe très rapidement votre oxygène. Une seule solution : la fuite.
Zut, il pose sa main sur mon avant-bras. Bas-les-pattes, envahisseur de la planète Zorglub des chieurs invétérés !
Il embraye sur sa dernière bonne affaire en date.
« Vise le matos, mec ». Gueule illuminée de castor jovial : « c’est la X-Box de chez Darty… en solde en plus » !
Mais, j’en ai rien à foutre, Jojo, de ta boîte en X, d’ailleurs si tu pouvais fermer la tienne…
Il est content, complètement imperméable aux mauvaises ondes que je lui balance dans sa tronche en biais.
Il commande une bière au garçon de café d’un claquement de doigt élégant, tel un contremaître colonialiste sur un chantier d’esclaves.
Il ponctue la réception de sa tasse d’un « pas de sucre, ni crème. Juste un grand black… mais, je préfère les femmes, j’vous rassure… ha ! Ha ! Ha ! ».
Mais, non, tu ne nous rassures pas du tout. Surtout pour elles. Il se rend compte qu’il me fait chier, l’abruti raciste et rigolard ?
C’est reparti, il me ressort la dernière blague sur les blondes, puis sur les Juifs et les Belges, la totale. Oh, la honte ! Faites-le taire, Séraphin Lampion !
Hier encore, il arpentait les bureaux paysagers en bras de chemise, donnant du « tu et à toi » à tous les collègues environnants.
Rien ne peut entamer l’enthousiasme insupportable du Jojo. Il vous dérange en plein labeur pour des motifs hautement débilitants.
Il s’assied, relax, sur le bord de votre table de conférence, en vous expliquant qu’il a réparé la machine-à-café (vu qu’il y est toujours planté, c’est la moindre des choses).
Parce que MacGyver, c’est de la rigolade à côté de lui. Un bout de scotch, une ficelle, un chewing-gum et Monsieur fait des miracles… oh, le joli mobile !
Et puis, côté stratégie d’entreprise, il a tout compris. Les patrons, ils n’ont qu’à bien se tenir parce que quand les Anglicheu, ils vont débarquer, ils vont se retrouver marron. Il ne faudra pas qu’ils se plaignent, il les aura prévenus que les Brittons, il faut les tenir à distance. Déjà qu’ils parlent à l’envers et boivent du chaud thé. Comment veux-tu qu’ils réfléchissent à l’endroit ?
Euh, tu ne vois pas que je travaille là, sans-gêne impénitent ?
Non, il ne voit pas. Il est totalement hermétique à l’ire alentour qu’il suscite.
Crispation des mâchoires environnantes, yeux au ciel, boules Quiès enfoncées jusqu’aux tympans, brusques départs aux toilettes, irritation palpable dans l’air ambiant, pas de doute, Jojo est en pleine action. Il faut dire que lorsqu’on s’écoute parler, c’est dur d’écouter les autres, hein, l’autiste ?
Il est le gaz carbonique en personne et vous pompe très rapidement votre oxygène.
Mais, Jojo a tout vu, tout bu. Ce n’est pas à lui qu’on va donner des leçons, ni apprendre à parler français, parce que les citations, ça le connaît. Il n’est pas né de la dernière tempête et il n’hésite pas à te rappeler qu’on a toujours besoin d’un plus malin que soi. Faut dire que dans sa famille, les chiens ne font pas des rats.
Lui, c’est pas un méchant ; il aboie, mais ne mord pas.
Les femmes l’adorent. Bon d’accord, il a la subtilité du camionneur slovaque, avachi dans la pissotière d’un relais routier, après 18 heures de route et une demi-douzaine de bières. Mais, elles aiment ça, les routards, pas vrai ?
Hyperactif en liberté, on hésite parfois à lui donner un grand coup de tatane dans le dos pour lui faire tomber ses piles Duracell. Manque de bol, il est chargé sur secteur, celui des cracheurs de logorrhée creuse et superficielle.
Pourtant, Jojo est l’as de la masturbation incontrôlée du ciboulot. Il a toujours besoin d’exhiber ses pensées génitales devant un large public… aujourd’hui, le large public, c’est moi. Remarque, à la longue, on s’y fait et cela ne perturbe guère plus que le bruit de fond du ventilateur en fin de vie.
Vous pensez qu’il n’est actif qu’au bureau ? Grave erreur ! Il écume aussi les espaces publics, les réunions scolaires, les caisses des grands magasins, les plages, les files d’attente, les pistes de ski, les routes encombrées, les cinémas pendant l’entracte, les kermesses de village, les barbecues entre amis, les discothèques (au bar pour repérer les blondes, de préférence), les trottoirs (malheureusement, point de distributeur de sac à crottes pour ramasser ses blagues de merde).
C’est lui qu’on retrouve au guichet de la poste, après une queue de poisson parisienne, gouailler au postier son courroux quant à l’impossibilité de changer des roupies de 1993 contre des euros sonnants et trébuchants.
Il prend bien la peine d’arroser l’auditoire, en déblatérant ses vociférations de profil, afin que vous n’en loupiez pas une miette. Mais, on se demande bien où va la France, Monsieur ! Un service public même pas foutu de se mettre à la page et de traiter les besoins des clients. Des fonctionnaires qui ne savent pas servir les citoyens modernes du monde globalisé ! C’est pas de la poste, ça, mais du compost, tout juste bon à macérer au pied des autres ! Si ça ne tenait qu’à lui, il fermerait les offices postaux et les remplacerait par des quincailleries. Au moins, on y trouverait de tout pour la bricole.
C’est important ça, la bricole, hein, Jojo ? Allez, file à la pêche, ça te calmera. Il est fier, l’Ostrogoth.
Il toise tout le monde d’un sourire satisfait, inconscient du malaise qu’il a généré.
C’est aussi lui qu’on retrouve à côté de soi, à la plage, caleçon fluo et chemise à fleurs ouverte sur son torse velu, transistor à plein tube, marchant sur votre serviette savamment étendue, vous constellant de gouttelettes de retour de son bain de mer, hurlant au p’tit dernier de mettre ses bouées, avant de déguerpir à onze heures tapantes pour l’apéro. Mais, d’abord, on passe au PMU pour son quinté+. On ne sait jamais, faut tenter sa chance, hein, Jojo ?!
Je plains ses voisins. Ils doivent raser les murs quand ils se pointent pour relever leur courrier, au cas où le Jojo traînerait dans les parages. Parce qu’il adore discuter le bout de gras. Il faut dire qu’il y a de la matière à bien y regarder.
Il a beau remonter son falzar, la panse congestionnée par le velours côtelé, on distingue une nette propension à la gloutonnerie à travers sa chemise rayée (ça amincit… comme la culotte d’Obélix).
Au moins, il a le sourire. Et, c’est une arme redoutable. On n’ose pas lui couper la chique au Jojo, il est sympa, même s’il est lourdingue. Et pourtant, c’est vraiment le pire des envahisseurs de bulle, le vrai beauf des faubourgs.
Dis-moi, Jojo, c’est pas l’heure de ton émission préférée sur la chasse ? Je crois qu’ils ont prévu un reportage sur le lâcher de galinettes cendrées… n’oublie pas de passer chez M. Bricolage avant de rentrer. Tu dois réparer la sonnette.
Parce que le sparadrap Mickey du petit, c’était pas top. Ta femme a failli s’électrocuter… quoique ça aurait fait de la place pour les autres… ha ! Ha ! Ha ! Qu’est-ce qu’on se marre !
Bon, Jojo, faut que j’y aille. Surtout n’oublie pas de relier les fils pour ne pas perdre le fil quand tu répares la sonnette… ça marche à tous les coups… sur sol mouillé, la vie ne tient qu’à un fil, et pas de pêche… ha ! Ha ! Ha ! Trop fort, Jojo-les-bons-tuyaux !
Alexandrine
