Rambo Star

Le crâneur décérébré et malotru

« 300 chevaux, 16 soupapes, moteur V8… ça arrache, mon pote. J’laisse tout le monde sur place au démarrage ! ».

Eh ben, on est content pour toi, Fangio ! Sylvain, Sly pour la galerie (prononcez-le à l’américaine comme Sylvester Stallone : Slaïïï), est un beau gosse de 31 ans, brun, bien dessiné et aux yeux mordorés.

Sûr de lui dans sa paire de jeans top mode Diesel et sa chemise Ralph Lauren, Sly jette un vif coup d’œil à sa montre Calvin Klein, puis s’engouffre dans le garage, laissant flotter derrière lui le parfum d’Aqua di Gio d’Armani.

Crissement de pneus obligatoire dans le virage, tournage de volant de la paume de la main gauche, l’autre étant affairée à envoyer un sms à Sylvie, sa dernière trouvaille. Cette greluche ne pense tout de même pas qu’il va la refaire monter dans sa BMW flambant neuve, sans qu’elle montre patte blanche, ou plutôt cuisse légère ?!

Attends, mec. Sa caisse, c’est d’la balle : équipement rallye, customisation dernier cri (leds sur les essuie-glaces, aileron arrière surélevé, flammèches peintes de côté) et tuning-de-la-mort-qui-tue-les-tympans. Normal qu’elle donne un peu du sien, la miss, pour bénéficier de ce privilège incroyable !

Lorsque les portes s’ouvrent, Sly aperçoit son chef. Il sait qu’il n’a plus beaucoup de temps pour aller prendre son poste dans la loge des gardiens de sécurité, placée dans l’enceinte du manufacturier de luxe.

Sly se fait un devoir d’être toujours à l’heure et présentable, c’est la moindre, non, pour un gars qui bosse dans la Sécu ? La rigueur est de mise. Et Sly, ne plaisante pas avec ça.

D’ailleurs, il la met en pratique, dès qu’il en a l’occasion, en rigidifiant certains de ses membres à l’approche de libellules aux cils et cheveux longs.

Très professionnel, il leur propose d’organiser lui-même leur protection rapprochée pour aller en boîte… souvent, c’est elles qui l’y mettent.

Lui, c’est plutôt le champion de la désorientation des gonzesses.

Aujourd’hui, la Sécurité accueille un nouveau gars dans l’équipe. Sly se met en tête de lui faire son éducation, comme Rambo l’aurait fait avec son protégé dans la jungle impénétrable.

Offrant son joli postérieur aux visiteurs, il commence à haranguer le discret Sébastien, d’une voix assez tonnante afin que les passants ne manquent pas une miette de sa vie passionnante de mercenaire, aguerri à tous les terrains.

Timide et un peu inquiet, Sébastien n’ose pas l’interrompre lorsqu’il claironne fièrement que les rebeus, les yougos et les roms, il leur mettrait à tous une balle dans l’plot.

La réceptionniste, attrapant sa phrase au vol, s’en émeut.

Cette ex-invitée de son automobile, lui fait remarquer sur un ton cynique qu’il faudrait d’abord apprendre à tirer correctement. Sur quoi, elle rajoute froidement que son cousin est justement yougo et qu’il se ferait un plaisir de venir lui dévisser la tête, ou les écrous de ses jantes alu (ce qui serait encore pire).

Sly ne se laisse pas démonter. Il a qu’à venir, ce fils de sa mère, il lui f’ra bouffer sa casquette de bouffon, imitation Vuitton. Non, mais, c’est pas les étrangers qui vont faire la loi chez nous… pas tant qu’il sera là.

Pas la peine de t’exciter, Sly, on n’est pas dans les tribunes de l’O.M., là, ni à un meeting du Front National.

Bande sonore de Mission Impossible. Mélodie insistante.

Sly dévisage d’un œil glacial la bêcheuse qui l’a mouché et décroche son portable de sa ceinture antivol.

« Sly, j’écoute »… nous aussi, cher collègue de la Sécurité… un peu d’intimité peut-être ?

« Non, tu m’prends pas la tête, j’te dis. Laisse béton ! Il va nous arnaquer. J’vais lui casser sa gueule de pouilleux à lui ! Va chez Midas, ils ont des promos sur les carbu. Tchô, mec ! ».

Waouh ! En tout cas, ils n’ont pas de promo chez les Sécu… ou alors de la promo de bas-étage, côté expression orale.

Fin de la communication avec son portable et le p’tit nouveau.

Sly consent à rouler des épaules du côté de la cafétéria, histoire de s’en jeter un. Il l’a bien mérité après sa demi-heure de coaching personnel.

Il saisit un gobelet prestement au nez et à la barbe de Monsieur Grabin, le doyen de la société.

Quel mou, c’ui là ! Il avait qu’à réagir plus vite.

En se retournant, il le bouscule, tachant au passage la chemise du vieil orfèvre. Il pousse un « tsss, tsss » réprobateur (il n’aime pas les pépés, à part les Pepe jeans ou les nanas) et adresse un clin d’œil entendu à la jeune réceptionniste court vêtue.

Bon, c’est pas tout ça, mais il faut qu’il aille préparer son dossier pour le rallye des sables. Longtemps qu’il y pense à ce challenge à la mesure de ses ambitions. Ouaip, c’est un tout bon !

Y’a pu qu’à trouver un co-pi qui s’y connaisse en orientation. Parce que lui, niveau orientation, c’est plutôt le désastre… sauf pour égarer les gonzesses.

Lui, il sait piloter, jouer du levier de vitesse, appuyer sur le champignon, changer une courroie de distribution… mais, faut pas lui demander sa route ; z’êtes pas prêt d’arriver, les gars ! Les plans, c’est pas pour lui… à part les plans meufs, of course.

Il embraye vite (le sang-froid, c’est pas son truc) et débraye volontiers (une p’tite grève, de temps en temps, ça lui fait pas d’mal au patron).

Côté pépettes (ça coûte trop d’la thune, c’t’affaire !), il va demander au service Communication si y a possibilité de se faire sponsoriser. La petite dernière l’aime bien. Il l’a emmenée à sa table au Jack Daniel’s pub, l’autre soir.

Pas la peine de solliciter son chef, il est jaloux de lui et d’te façon, il connaît rien aux bagnoles. Hors de question qu’il s’abaisse à lui demander quelque chose ! C’est une question d’honneur avec un grand O.

Faut pas croire, Sly n’est pas fier, il aime juste se faire respecter. Respect, ok !

C’est comme, hier, dans la file de la poste. Il s’est fait respecter quand il a brûlé la priorité à la mère de famille au guichet.

Il travaille, lui, d’abord ; il est pressé… pas comme l’autre truie, là, avec ses lardons, qui glande rien d’toute la journée à part le parc de jeux. Elle a rien osé lui dire. Y’a intérêt ! En plus, elle était laide à mourir ; il en aurait même pas fait son quatre heures.

Au moins, en lui passant devant, elle aura de quoi fantasmer, la mère poule. Parce que des mecs comme lui, elle doit pas en avoir souvent dans son pieu.

À midi, Sly file au fitness, histoire de gonfler un peu son orgueil et ses biscoteaux. Il est connu à la salle. On le prend pour un dur.

Il dit qu’il fait de la boxe et des arts martiaux, ça fait « style » (staïïíle). Les mecs n’osent plus le toiser, malgré son mètre soixante-dix, et les filles font que d’le reluquer. C’est plutôt cool, non ?

Sly aime faire la teuf. Il danse super bien et n’hésite pas à monter sur le bar pour faire une démo sophistiquée de son déhanché hip hop.

Il a sa bouteille de vodka perso au Cléopâtre, la boîte à la mode du patelin, et connaît le patron.

Il snobe direct tous les teubés qui poireautent pendant des heures, le samedi soir, car Mousse, le videur, l’aime bien. Il lui refile ses plans nanas foireux pour le remercier de son hospitalité. Il en impose quand il le salue en morse : 1 longue (poignée de mains) – 1 brève (claque de doigts) – 1 longue (poing sur le cœur) – 1 brève (poing sur les lèvres). Il a vu ça dans une série américaine. C’est ce que font les Blacks des quartiers chauds de Miami. Ça la fait, non ?

Sly a un talent caché qui fait craquer les filles (j’ai dit « un talent », bande de polarisés du bas-du-ventre !).

Il chante… juste, en plus. Il s’entraîne le jeudi soir au karaoké du Lion Bleu où il est connu comme le loup blanc.

Claude François, Johnny, Goldmann, M. Pokora… Sly les connaît toutes par cœur et prend bien soin d’adopter les gestes et attitudes de ceux qu’il contrefait : tête en arrière et de profil, yeux fermés dans le prolongement du micro, regard nostalgique vissé sur le fond de la salle, pupilles fixées sur celles de la fan du premier rang à qui il donne la chair de poule (pour l’instant), face à la foule, mains tenant fermement le support du micro ; ce soir, Rambo est aux vestiaires… Ringo monte sur scène ! Applaudissements à tout rompre… Sly salue la foule en délire avec conviction et crève d’envie de signer avec son imprésario pour une nouvelle tournée. Voilà qui est fait… les bières sont sur la table.

Ce soir, Rambo est aux vestiaires… Ringo monte sur scène !

Sly fume… pas des pétards, mec, c’est pas un junkie.

Il fume des Lucky Strike comme Mickey Rourke dans son film de bécane.

C’est pour ça qu’il a une énorme bagouse à l’annulaire, pour qu’elle brille quand il tire sur sa cigarette à la Belmondo style (staïïíle).

Ça impressionne les filles et les potes le prennent pour un crack, même s’il y touche pas.

Il sait même faire des ronds de fumée qu’il souffle à la bouille des vioques qui passent. Faut les voir tousser… trop drôle, ce Sly !

L’annonce pour les inscriptions au week-end de ski de l’entreprise vient de sortir.

Sly skie comme un pied, mais baise comme un Dieu. Il envoie du gros. C’est ce qu’il dit.

Il martèle toujours que la sortie de ski est le baisodrome annuel. Il l’appelle la sortie de lit. Quel humour, ce Sly ! En plus, il fait des rimes !

Faut dire qu’il a étudié longtemps avant de commencer son apprentissage de coiffure, mais ça ne lui a pas plu (tous des tapettes à cheveux), alors il a arrêté. Il est devenu maraîcher, puis vendeur de kebab, puis maçon, puis livreur de pizza et enfin, il est entré dans la Sécurité.

Veilleur de nuit d’abord, il a su faire ce qu’il fallait (culbuter la femme du patron, prendre une voix grave, s’entraîner à rester impassible devant son miroir en serrant les mâchoires, marcher comme un cow-boy, mâcher un chewing-gum avec virilité, se faire tatouer et se laisser pousser le bouc).

Maintenant, ça fait cinq ans qu’il bosse pour le service Sécurité d’un grand horloger. C’est pas de la rigolade. Faut être vif et avoir de l’aplomb au cas où un client débarquerait, grenade à la main, parce que sa montre s’est arrêtée.

Pas la peine de pouffer, ça arrive tous les jours dans les journaux. Lisez pas la presse ou quoi ?!

C’est pour ça qu’il a fait des stages chez Sécuri Academy ; pour maîtriser les sprays au poivre, repérer les méchants, contenir les assauts des attaquants, frapper juste, utiliser les bonnes armes pour les bonnes situations (le flingue, c’est le truc le plus passe-partout finalement… bon, ça fait des dégâts un peu exagérés sur les voleurs à l’étalage, mais c’est la marge nécessaire au maintien de la justice.

On fait pas dans la dentelle à la Sécu… c’est du lourd. Et puis, vous savez c’qu’on dit ? Y a pas d’omelettes sans casser les œufs… et de la casse, y en a toujours ! Pour les œufs, il s’occupe des siens avec les poules de son choix).

Maîtriser les sprays au poivre : y a que sur le steak ou dans la fondue qu’il est doué.

« Sly ! ». Son chef le coupe dans ses rêvasseries. « Accompagnez-donc madame Pirman à son coffre ! ».

Au même moment, son collègue repère un gars louche près de l’entrée. Sly lui enjoint d’aller faire un repérage et d’appréhender le suspect avant qu’il reçoive la Mère Pirman.

Main sur sa matraque, yeux à l’affût, muscles bandés, il chuchote à Marc en pointant le menton vers la porte d’entrée : « vas-y, j’te couvre ! ».

Marc balise, mais y va. Le promeneur louche veut juste connaître les horaires de visite de la manufacture.

Retour à la loge et rapport. Sly, soulagé, relâche sa respiration.

Il rajoute au talkie-walkie à l’intention du p’tit nouveau : « suspect appréhendé. Danger écarté. Retour à la normale. R.A.S., je répète, R.A.S. Terminé. Rooogggeeeerrr. ».

Silence admiratif de la nouvelle recrue. Puis, exposé sommaire de la nouvelle mission.

« Bon, faut que j’me tape, la vieille. Pas d’folie en mon absence, branleur ! ».

L’après-midi, Sly surfe sur internet : sites de tuning, d’armurerie, de fringues de marque, de blagues sur les blondes et de sécurité (les sites coquins sont hélas inaccessibles).

Sly apprend vite et a tendance à enjoliver son C.V. autant que la réalité. À l’écouter, il a servi un guerriero du Cartel (de Medellin, bande de nases !), un puissant cheikh libyen (voyages incessants, mec, en petit avion de luxe avec hôtesses particulières, tu vois l’genre ?!) ; il a participé à l’opération G8 en couvrant le président américain avec une mallette pare-balle dépliable.

Il a été recruté par les services secrets israéliens, mais il a refusé par loyauté envers sa mère-patrie. Un tout bon, j’vous dis ! C’est pour ça qu’il repère aussi vite les menaces potentielles et qu’il sait mettre ou relâcher la pression (surtout de son jean).

D’ailleurs, Sly a toujours son stylo caméra et son porte clé cran d’arrêt sur lui au cas où il serait la cible d’un agresseur surprise.

Étudiante en socquettes, mère de famille flanquée de ses bambins, invalide sur sa chaise, vieillard tremblant… visage de glace, sourcil inquisiteur, dialogue réduit à sa plus simple expression, gestuelle mesurée, main prête à bondir sur l’arme de service, doigt proche de l’alarme, œil vissé sur la caméra… il ne faut rien négliger. Surtout pas son apparence, ni les apparences.

Sly veille à avoir toujours une tenue impeccable.

Gourmette au poignet, chaussures noires cirées (assorties à sa chevelure), Caterpillar ou Puma classe, chemise repassée nickel chrome, blazer dernier cri. Normal pour une star.

Il a côtoyé Madonna en concert, a vu Britney Spears sur la célèbre avenue de Los Angeles et son frère, cuistot, a préparé un repas pour Sting.

Rugissement félin répété… ah, c’est un message sur son iPhone 4. Il consulte sa petite merveille sertie d’aluminium brillant et parsemée de gouttes d’eau en relief. Il ne pourrait plus s’en passer.

Il a ses photos, ses vidéos, ses dossiers compromettants sur cet appareil. Il vit avec son temps, quoi ; c’est pas un homme des cavernes avec un portable qui sert à téléphoner !

D’toute manière, il est obligé avec son métier, limite contre-espionnage, de disposer de gadgets haut de gamme. C’est une question de sécurité. Ça ne se discute pas.

17h, Sly attend la relève et commence à bouillir. La ponctualité, c’est pas pour les chiens ! On voit bien que le collègue qui le remplace n’a pas fait de stages militaires, lui.

Y a tellement d’inaptes qui connaissent rien au boulot, ça fout les j’tons. Et après, on veut qu’on nous prenne au sérieux ?

Faut pas s’étonner, si les gens nous prennent pour des gros bras sans cerveau. Y a une de ces bandes de bras cassés dans l’métier, j’te jure !

Une semaine plus tard, Sly faisait une mauvaise chute au bar du week-end de ski… et se cassait le bras.

Pas de bol pour l’image de la Sécu !

Alexandrine