Du thé, des confidences, un borsalino
À la confiserie Zürcher
— Moi, c’est bien simple, j’annonce tout de suite l’âge que j’ai, comme ça, il n’y a pas d’histoire.
Droite comme un I dans son imperméable beige, foulard impeccablement noué autour du cou, Inès, 80 ans, soulève sa tasse de thé avec l’assurance d’une vieille aristocrate anglaise. Puis, elle déguste son breuvage tiède à petites gorgées décidées.
— Ah, bon, rétorque sa cadette au visage jovial. Moi, si je leur dis que j’ai 76 ans, ils détalent en courant.
Ce que l’on n’a aucune peine à imaginer en détaillant cette drôle de bonne femme à la tenue criarde et aux breloques multicolores. Irma, fardée comme une poupée russe, fait cligner ses paupières d’un vert pétant pour donner plus de poids à sa douloureuse observation.
Effacée derrière le grand col élimé de son manteau en astrakan, Eglantine reste coite et effacée comme à son habitude.
— Et toi, Eglantine, qu’en penses-tu ? lui demande Inès sur un ton qui laisse peu de place à l’hésitation.
— Euh, je ne sais pas trop, ose-t-elle d’une voix fluette en sentant ses joues s’empourprer. À vrai dire, les occasions sont plutôt rares à notre âge !
— Parle pour toi, lui rétorque Irma, vexée. Tu n’as qu’à sortir un peu plus de chez toi !
— C’est sans doute vrai, mais depuis la disparition de mon pauvre Robert, je n’ai pas vraiment le goût à ça.
— Tssss, tssss, siffle Irma roulant des yeux réprobateurs.
— Allons, Irma, intervient Inès, tu sais bien qu’elle a du mal à oublier son grand amour. 50 ans avec quelqu’un, ça ne s’efface pas du jour au lendemain !
Eglantine plonge le nez sur sa tasse, les yeux embués de larmes.
— Oui, ben c’est pas en restant cloîtrée qu’elle va guérir notre petite martre, grommelle Irma en agitant ses lourdes boucles d’oreilles en éventail.
Surnom affectueux que lui donnent ses deux amies tant cette frêle grand-mère a l’air d’un animal apeuré.
Inès la rappelle à l’ordre avec autorité.
— Irma, dois-je te rappeler que toutes n’ont pas eu ta chance de vivre une vie de patachon en passant des bras d’un amant à un autre !
Irma devient pivoine, toussote et tasse son imposant popotin sur la banquette vermillon de la confiserie Zürcher.
À la table voisine, un garçon haut comme trois pommes fourre ses doigts avec délice et un absolu sans-gêne dans les viennoiseries placées sous cloche, le tout sous l’œil indifférent de sa mère.
— Vous avez vu ça ? dit Irma outrée à ses amies. Le petit lardon pollue impunément les brioches et sa mère n’intervient même pas !
De ses origines paysannes, Irma avait gardé un parler vrai et des expressions colorées qui ne laissaient guère de place à l’équivoque.
Visiblement heureux des marques qu’il imprimait aux viennoiseries, l’enfant décide d’expérimenter un nouveau jeu consistant à découper ses proies, puis à les mâchouiller avant de les recracher, puis d’en colmater les morceaux dégoulinants ensemble.
— Oh, non. Ça, c’est trop fort ! s’écrie Inès, lèvres pincées. Eglantine acquiesce du regard.
— Dis quelque chose, Inès, ou je lui en colle une au marmot, rugit Irma en tordant les lèvres.
D’un ton agacé et moralisateur, Inès embraye en s’adressant à sa voisine.
— Chère Madame, j’ose espérer que votre enfant ne remettra pas ses pâtés dans le plat après les avoir triturés de la sorte ?
La mère lève un œil terne de son journal, avant de replonger le nez dedans, et dit à son fils d’une voix molle.
— Arrête de jouer avec les croissants, Mattéo, tu vas te salir les mains.
Inès, Irma et Eglantine se regardent, consternées.
Irma n’y tenant plus, renchérit.
— J’espère que vous allez acheter la marchandise, parce qu’après ce que votre gamin fait avec, on peut pas dire que cela soit propre à la consommation.
Agacée, la mère, l’air étrangement bovin, se retourne vers elle.
— Qu’est-ce qu’elle a la vieille ? T’es frustrée de voir la jeunesse s’amuser ou t’as pas eu tes calmants aujourd’hui ?!
Pour rajouter à la scène, Mattéo se lance dans la fabrication de boulettes de mie qu’il lance dans la salle.
Abasourdies, les amies restent comme trois ronds de flan, incapables de répondre à ces inepties proférées avec une agressivité confinant au racisme anti-vieux.
— En voilà des arguments, s’indigne Inès en colère. Quelle injustice que ce jeunisme ambiant qui fait abstraction de toutes les règles de bienséance et de respect d’autrui ! Vous verrez quand vous atteindrez notre âge… si vous y arrivez ! Après tout, c’est à peine les deux-tiers d’une vie à notre époque. Il nous reste tant de choses à faire. Nous avons de l’amour à donner et à recevoir encore. Oh, ne riez pas ! Vous n’y échapperez pas. Vous serez toujours la même à l’intérieur. Vos joies, vos émotions, vos pulsions, vos angoisses seront encore là quand vous serez toute fripée… et la mesquinerie des autres vous paraîtra dérisoire. Vous vous verrez, comme nous, flétrir dans le miroir comme dans le regard des autres sans pouvoir rien y faire.
Inès reprend son souffle avec peine et reprend de plus belle tandis que la mère du garçon se trémousse sur sa chaise, mal à l’aise.
— Vous deviendrez spectatrice de votre vie. Tout sera plus long, plus difficile. Votre corps, voire votre tête vous feront parfois défaut ou même souffrir. Vous aurez envie de vous envoler, mais vos articulations vous cloueront à terre. Vous aurez envie de courir, mais vos jambes vous porteront à peine vers votre fauteuil. Vous aurez envie de crier, mais votre voix chancellera trahissant vos espoirs. Vous aurez envie d’être aimée, mais tous seront trop occupés pour vous serrer dans leurs bras. Vous aurez envie d’exister, mais vous ne le pourrez qu’à travers ceux qui vous ont quittée.
La femme ne moufte pas, priant en silence que la fureur de cette vieille dame arrive à son terme.
Après un court instant de silence, Inès reprend d’une voix lasse, empreinte de nostalgie.
— Vous êtes jeune, puis un jour, vous êtes vieille. Le temps vous rattrape et vous ne l’entendez pas arriver. Il vous capture et vous devenez prisonnière de ses marques…
Puis, se raidissant :
— C’est déjà assez dur d’être âgée, alors on mérite le respect, pas les insultes.
Eglantine se retient d’applaudir la longue tirade de son amie. Irma regarde avec dédain cette demi-portion de mère qui, selon elle, n’a absolument aucune féminité.
Puis, agrippant leur sac à main, le trio inséparable se hâte vers la sortie en jetant un œil courroucé à l’odieuse impie.
Vers le square
Le trottoir étroit ne leur permet pas de marcher côte à côte en toute quiétude. La foule anodine et pressée oblige Irma à suivre ses deux amies pour éviter les bousculades.
Le feu est vert. Toutes trois se dépêchent de traverser.
Depuis qu’elle s’est cassé le col du fémur, Eglantine marche avec peine. Elle se hâte pourtant, craignant le démarrage en trombe des voitures avant qu’elle n’ait pu mettre le pied sur le rebord de la chaussée d’en face.
Ouf ! C’est chose faite. Il était moins une !
Irma fait une courte halte au kiosque du coin de la rue où elle achète un journal à sensation. Elle lit les photos à défaut du texte, comme dit Inès. Pour rien au monde, Irma n’aurait sacrifié sa coquetterie au port d’hideuses lunettes.
Comme chaque jeudi, les amies aiment aller flâner au square du Bois-Fleuri à la sortie de la ville. Pour s’y rendre, elles prennent l’autocar. De préférence vers 15 heures avant que les écoliers prennent d’assaut l’autobus en les obligeant à faire le trajet debout, en position instable, incapables de s’arrimer aux poignées beaucoup trop hautes suspendues au plafond.
Enfin, le square. L’air y est doux et les feuilles des marronniers bruissent tendrement au passage des oiseaux.
Inès se remémore son tendre et romantique amour. Ivan a fait tourbillonner son cœur lorsqu’elle avait vingt et un ans. Mariés un an plus tard, ils s’étaient alors promis de ne jamais se quitter et avaient gravé leurs initiales au centre d’un cœur sur le tronc du grand saule près de l’étang.
Puis, la guerre l’a emporté et arraché à tout jamais à sa belle. À tout juste vingt-six ans, elle s’était retrouvée veuve et leur petite Carmen, orpheline de père. Elle n’avait jamais renoncé, l’élevant seule avec force, courage et amour. Mais elle ne s’était jamais plus autorisée à aimer à nouveau.
Au Bois-Fleuri
— Oh, zut ! Notre banc est pris, s’écrie Irma.
— Tant pis, nous marcherons jusqu’au prochain, reprend Inès. Tu t’en sens capable, Eglantine ? Ta hanche ne te fait pas trop mal ?
Eglantine secoue la tête de gauche à droite en réprimant mal sa grimace.
L’étang aigue-marine reluit sous le soleil et le banc en fer forgé qui lui fait face respire l’éternité.
— Bon, où en étions-nous ? embraye Inès. Comment était ton thé dansant, Irma ?
— Mou, rétorque-t-elle. Et les danseurs étaient tous aussi fluets que des allumettes. Rien à en tirer ! J’ai besoin d’un partenaire de stature. Et toi, as-tu suivi les conseils de ta fille et fait des rencontres sur internet ?
Inès rougit.
— Pas exactement. Disons que c’est une manière un peu trop directe de faire connaissance. Il n’y a pas de mystère et les hommes y sont très entreprenants, si tu vois ce que je veux dire.
— Et alors ? dit Irma. C’est une chance ! Je vais m’y mettre parce que ces mollassons qui attendent qu’on les materne, j’en veux plus !
— Irma, l’une des vertus de l’âge est de savoir tempérer ses ardeurs, lui rappelle Inès.
— À quoi bon ?! s’exclame Irma. Qui va nous arroser avant que nous décrépissions totalement ? Qui va nous faire vibrer avant que nous nous raidissions ? Au diable, la vertu !
— Irma ? s’indigne Eglantine. Tu n’es plus une jeune femme, tout de même !
— Ah, bon. Parce que seule la jeunesse a le droit au bonheur ? Je refuse catégoriquement cette injustice, conclut la « matriochka » en croisant fermement ses bras, l’air boudeur.
Apôtre résignée, Eglantine hausse ses frêles épaules.
— Quoi qu’il en soit, nous ne cherchons pas une partie de jambes en l’air, mais plutôt un compagnon, une âme sœur qui nous aide à traverser le monde en douceur. Vous ne croyez pas ?
Ses voisines acquiescent.
— Ce qui me manque le plus depuis le départ d’Ivan, c’est de partager. Partager mes envies, mes doutes, mes repas, mes découvertes, mes opinions, mes journées… et mes nuits parfois. À être trop seule, on s’enfonce, on se tasse, on se recroqueville sur soi-même. On manque d’air et d’ouverture, on radote en ressassant ses bonheurs d’antan.
— C’est vrai que tu radotes avec ton Ivan, dit Irma avec malice.
— Ce n’est pas drôle, Irma. Tu ne sais pas ce que c’est d’aimer vraiment.
Prise en flagrant déni d’amour, Irma monte une fois de plus sur ses grands chevaux.
— Moi, je ne sais pas ce que c’est ? Parce que vous, Mesdames, vous savez mieux que quiconque, peut-être ? Je n’ai pas eu un seul grand amour, moi, Mesdames. J’en ai eu plusieurs, qui chaque fois m’ont fait renaître ou enterrée. Mes histoires ont pris mes tripes, ravi mon cœur. Oui, j’ai eu de nombreux amants ! Et qu’est-ce que ça peut faire, hein ?! L’amour ne trouve-t-il ses lettres de noblesse que dans la durée de l’institution ? Faut-il être mariée pour être amoureuse, vibrer à l’unisson avec un être qui éclaire et réchauffe les coins sombres de nous-mêmes ?
L’illusion du bonheur infini est dans les yeux de l’autre, l’instant défie le temps.
Les hommes passent, les sentiments diffèrent, mais on se laisse à chaque fois transporter par le fleuve qui abreuve nos rêves.
Eglantine tente d’interrompre Irma en vain.
— J’ai aimé beaucoup, passionnément, plus que vous sans doute. J’ai eu mal, j’ai joui de tous mes sens et je ne vous permettrais pas de railler mes amours et de les reléguer au rang de la légèreté ! J’ai vécu chaque romance entièrement, sans escale, ni bémol.
Les yeux brillants, les cheveux rebelles autour de son chignon, les joues empourprées, Irma se laisse retomber, tremblante, contre le dossier du banc.
Muettes et mal à l’aise, ses consœurs fixent tour à tour l’étang et la pointe de leurs souliers.
Eglantine se décide à briser le silence.
— Il est vrai que l’intensité n’a rien à voir avec la durée. Mais il faut bien avouer qu’il est dur de construire une relation en profondeur où chacun se comprend à demi-mot.
Irma ne répond pas.
— Toutes ces années passées auprès de Robert sont inscrites en moi, dit Eglantine de sa voix menue. Nos vies et nos destins étaient totalement imbriqués. J’étais lui, il était moi. Nous nous sommes perdus l’un en l’autre et éperdument aimés. Rien ne pourra jamais remplacer une telle complicité.
— Qui te parle de la remplacer ? rebondit Irma. Profite donc de t’amuser, de faire de nouvelles rencontres !
— Je te remercie de ta sollicitude, Irma, mais je n’ai pas le cœur à ça. Cela ne m’intéresse pas, voilà tout.
— Irma a peut-être raison, après tout, déclare Inès. Les temps changent et il n’est pas toujours évident de s’adapter aux mœurs d’aujourd’hui. Je n’apprécie guère cette idée de relation passagère, pour ma part.
— Personne ne t’oblige à sortir avec un jeune de 50 ans ! coupe Irma. La rue est bondée de vieux schnocks qui ne demandent qu’à se trouver une compagne.
— Mais on a toutes besoin et envie de croire au Prince Charmant, soupire Inès, même à notre âge.
— Moi, je l’avais trouvé, dit Eglantine le nez baissé, et je n’en veux pas d’autre.
Irma redresse son buste en bombant sa poitrine de guerrière.
— Eh bien, moi, j’en veux des tas ! J’veux des hommes pour rêver, virevolter, avoir des étoiles dans les mirettes et des pétales de rose dans le cœur ! Je veux qu’ils m’aaaaiiiiiimmmmeeeuuuuu…
Inès et Eglantine lèvent les yeux au ciel d’un air entendu.
Un crissement de pas détourne l’attention d’Inès qui a toujours l’ouïe fine.
L’homme est bien fait, sexagénaire sans doute. Vêtu d’un costume clair et d’un borsalino qui rappelle la lointaine époque de la Prohibition, il exhibe une majestueuse bacchante poivre et sel.
Les trois grâces se redressent avec dignité tandis qu’il approche.
Eglantine écarquille ses petits yeux verts.
— Vous avez vu ? On dirait un lieutenant des Brigades du Tigre.
— … plutôt Staline, oui, souligne Inès, un sourire au coin des lèvres. Le voilà ton prince charmant, Irma ! Allez, fais-nous voir ce dont tu es capable !
Irma se tortille sur le banc et s’éclaircit la voix.
Arrivé à la hauteur des vieilles dames, l’élégant monsieur soulève le bord de son chapeau en leur adressant un aimable sourire.
— Bonjour, mesdames !
— Bonjour, Monsieur, répondent-elles en chœur.
— Beau temps, n’est-ce pas ? Un temps à promenade…
Irma ouvre la bouche, mais prise de court, reste coite.
L’homme leur souhaite une agréable journée, puis s’éloigne d’un pas léger.
Les trois amies le suivent des yeux, muettes comme des carpes.
— Finalement, conclut Irma dépitée, les princes charmants, c’est des histoires de contes de fées.
Alexandrine

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